#Edito – Rugby / Pourquoi le rugby pro ne doit pas renier la fédérale 1?

Dans toutes les familles, dans tous les villages, dans toutes cellules sociales, il existe un génome commun, un sentiment partagé, celui du lien d’appartenance. Que ce soit dans un groupe de collégiens, au sein d’une usine de manufacture, dans un club sportif ou encore dans une vallée du Piémont pyrénéen, un lien indivisible unit ces communautés diverses et variées, tissant une passerelle sociale forte et inclusive, et cela se nomme le sentiment d’appartenance . Ce sentiment, se définit certes de diverses manières, soit par un objectif commun, ou un emblème, voire parfois par un marqueur culturel ou traditionnel, et même des fois par un style vestimentaire et/ou une gestuelle, amalgame de faits et d’actes, faisant le ferment d’une nation ainsi que la multitude d’entités qui la composent.

Crédit photo Aclée photographie

Au rugby, ce lien existe et peut même parfois être perçu comme exacerbé, voire pour certains exclusif, quand ils sont profanes. Il se traduit tout simplement par le symbolisme de l’amour d’un ballon ovale et d’un jeu de combat, qui fédère des territoires, allant parfois au delà des murs de la cité, et regroupant une communauté ayant ses codes et ses repères. La 3eme mi-temps et la ferveur de publics souvent aussi chauvins que conviviaux , en sont des signaux forts et fédérateurs. Mais dans la famille de l’ovalie, un moment, un instant , une rencontre en est la quintessence : la finale du Top 14.

Crédit photo Loïc Colombié – Le #MagSport

Ce sommet de l’élite du ballon ovale hexagonal , transgresse son simple rôle de déterminant d’un leadership sportif, pour en fait, endosser les habits bien plus structurants, de la grande communion d’une famille composite, réunie physiquement ou télévisuellement, le temps de 2 petites heures, derrière une croyance commune : le rugby. Il faut voir dans ces villages de France et de Navarre, une certaine forme d’appartenance, quand le temps d’un soir, ils ressortent l’écran géant du vestibule poussiéreux de la salle polyvalente, pour que se massent par grappes, les autochtones venus de tous les coteaux avoisinants,s’enthousiasmant derrière trente gladiateurs se battant pour la suprématie d’un bouclier. Perpétuant de fait, une infime partie de notre récit national.

Car au pays de l’ovalie, il est une constante: pro ou amateur , joueur de séries ou de Top 14, entraîneur de fédérale ou d’école de rugby, se battent communément et ne vivent chaque saison qu’avec une seule espérance, pouvoir soulever un morceau de bois. Certes, ils divergent suivant les compétitions et n’ont pas tous le lustre et le prestige du Brennus, mais le « Bouclier » reste indéniablement un ciment fort et un symbolisme prégnant qui traverse l’ensemble des strates du rugby. Dans un sport où la solidarité et la transcendance sont des vertus capitales, ce « Bout de bois » est une partie de l’unité de la famille rugby.

Crédit photo Loïc Colombié – Le #MagSport

Mais le rôle du sentiment d’appartenance à une communauté distincte du Top 14 ne résume pas, uniquement, à un trophée, à une victoire ou encore une hégémonie d’une entité sur une autre, mais bel et bien dans l’événement en lui même. Il suffit de guetter le parvis du stade de France , une après midi de juin pour voir la longue transhumance du rugby amateur français , venu avec ses couleurs bigarrées, ses chants en tous genres, quelques spécialités culinaires dans la musette, se masser dans la joie et la convivialité, au pied de ce qui le temps de quelques heures, devient le berceau d’une grande fratrie élargie.

Car au stade de France, un jour de finale de Top 14, vous pouvez croiser certes les supporters des 2 adversaires d’un soir, luttant pour la suprématie nationale, sur et en dehors du terrain avec leurs apparats bien caractéristiques. Mais vous croiserez aussi le président de votre club de village venu avec son fiston, vivre un moment de partage qui agrémentera les discussions du prochain repas de famille. Vous croiserez aussi la mosaïque de clubs amateurs venus en pèlerinage assister à la grand messe ovale, fugace moment de partage, pour des clubs qui vivent le reste de l’année dans le labeur et l’obscurité.

Crédit photo Loïc Colombié – Le #MagSport

Car en forçant un peu les yeux, vous arriverez à distinguer la diversité de l’ovalie, dans l’amas de 80 000 passionné(e)s qu’arrive à rassembler la cathédrale dyonisienne. Vous apercevrez peut-être, dans le recoin d’une travée, l’école de rugby du CS Beaune, ayant quitté les vignobles bourguignons aux aurores. Et vous discernerez la grappe d’enfants aux couleurs du club, qui après avoir englouti des heures de bus et joué un tournoi en région parisienne, offrir à leurs yeux de minots émerveillés, un moment fondateur de la vie d’un jeune rugbyman, voir une finale de Top 14. Point de fatigue , point de chamaillerie, une fois « les petiots » assis dans ce stade mythique où tout parait grand et fastueux. Juste parfois des yeux qui brillent, un brin d’impatience, ainsi que des débats sans fin sur tel ou tel joueur , des promesses faites au destin parfois , et surtout des parents, éducateurs ou encadrants qui pour beaucoup, avec pudeur, mais tout autant d’émotion, vivent par procuration, un rêve de gosse. La magie du sport en définitive.

Mais le summun du rugby pro, le graal des stars du Top 14 , n’est pas qu’une sucrerie pour les jeunes licenciés de la FFR, il est aussi le catalyseur d’un Rugby de provinces, souvent éparses mais réunies le temps d’un match. Des fervents « Socios Pusa Maule », venus soutenir le Mauléonais de Clermont , Camille Lopez aux supporter du SC Mazamet venu pousser derrière l’enfant du pays , Thomas Ramos, cette happy-end du rugby pro français est en définitive, une part de bonheur redistribuée au monde amateur.

Les supporters de Saint Jean de Luz bastion du rugby fédéral

Ce moment est le brassage indéfectible des RugbyS , pour ne former le temps d’une parenthèse qu’une seule et unique cellule. La fédérale 1, à l’image de cette apothéose du rugby français, cultive ce sentiment, tout au long de longues et harassantes saisons, rassemblant dans la même arène, professionnelles et amateurs. Durant 80 minutes, point de barrière, point de statut, point de disparité financière, juste des joueurs s’affrontant sur un pré . Certes, la disproportion physique et technique se fait souvent jour mais quand le Sporting Club Albigeois trébuche à Oloron, Nafarroa ou Saint Sulpice sur Leze, ou se fait accrocher par Mauléon et Saint Jean de Luz, c’est le rugby pro qui vient s’incliner au pied des valeurs et de la vertu des clubs amateurs. Oui, la fédérale 1 est ce trait d’union nécessaire entre le professionnalisme et l’amateurisme, qui fait fructifier ce sentiment d’appartenance.

Tout comme un supporter d’Albi qui regarde avec fierté le parcours d’Ugo Mola au stade Toulousain, ou s’émerveillait derrière les chevauchées de Gaby Lacroix sous le maillot du XV de France , le supporter de Graulhet, de Pamiers ou encore de Dijon sentira poindre un sentiment de fierté en voyant gambader un ancien colocataire de la fédérale 1 sur les prés de ProD2. Albi ou Massy à l’ échelon supérieur, c’est une partie d’Issoire ou de Bagnères de Bigorre qui se retrouvera à la Rabine ou au stade de la Méditerranée. Car Tarnais ou Essonniens auront bâti leur retour dans l’antichambre du Top 14, par un parcours de joutes fédérales qui les auront marqués au fer rouge.

Quand Simon Pardakthy, le flanker du SCA fera grimacer un adversaire columerin ou grenoblois sur un placage dévastateur dont seul il a le secret, l’ouvreur de Lannemezan se sentira envahi d’un sentiment le rapprochant de son alter ego de ProD2 : l’appartenance d’avoir été châtié par le même homme. Oui, de part leur histoire, l’ensemble des joueurs d’Albi ou Massy porteront dans leurs chairs ou dans leurs âmes une part de fédérale 1.

C’est pour cela que la volonté de certains clubs pros de renier la fédérale 1, en refusant de voir arriver deux de ses pensionnaires, est une erreur humaine, stratégique et sociale. En tentant de refouler Albi et Massy, la ligue nationale de rugby ne fait que renvoyer Tyrosse, Lavaur ou Bedarrides et l’ensemble de la fédérale 1 à son statut, à sa condition, fracassant au passage le pacte social rugbystique tissé au prix d’un long récit commun. Débrancher l’ascenseur social de l’ovalie qu’est la fédérale 1, c’est perdre aussi de son âme, car chaque équipe professionnelle ayant goûté à ce purgatoire, ramène dans l’élite quelques bribes d’un rugby d’antan, survivant dans l’incubateur fédéral.

Mais c’est surtout fracturer la racine de ce sport, la base , avec l’arbre aux apparences resplendissantes et pleine de bourgeons qu’est l’élite.Sans racine point de sève, point de vie, point de passionné et donc pas de rugby. Refuser les montées de fédérales serait certainement vécu par beaucoup comme un irrespect face à un championnat qui ne manque pas de vertus, mais aussi une façon de théoriser une forme de ligue professionnelle fermée, qui ne porte pas son nom. En outre de mettre à mal le sentiment d’appartenance à un même ensemble, le rugby professionnel déclencherait une véritable révolution.

L’ovalie n’en serait plus une famille hétéroclite et unie, mais bel et bien deux sports qui se regardent en chien de faïence. Et malheureusement, le sentiment commun d’appartenance n’en deviendrait plus qu’un sombre mirage . Mais cela est un autre sport qui ne se prénomme point rugby !

Article rédigé par Loïc Colombié

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