#Enquête / Football Manager, recruteur 2.0 ?

Durant la trêve de Noël, la rédaction du Mag Sport vous propose quelques articles un peu différents. Mémoires, enquêtes, clin d’oeil, aujourd’hui plongez dans une enquête/étude menée sur le jeu à succès Football Manager, dont le nouvel opus fait déjà succès.

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Le monde du jeu vidéo a considérablement influencé nos vies ces dernières années. Preuve en est l’exploitation du jeu de gestion Football Manager, initié le 5 novembre 2004 avec le jeu Football Manager 2005. Depuis, le jeu développé par Sports Interactive, n’a cessé de grandir. Le directeur de Sports Interactive, Miles Jacobson annonçait fièrement en février dernier que le jeu Football Manager 21 dépassait les 33 millions d’exemplaires vendus là où ses prédécesseurs comme LFP Manager ou L’Entraîneur/Championship Manager ont disparu. Ces dernières années, le jeu a revêtu une importance de plus en plus grande pour le monde du football professionnel. Plusieurs clubs ont tenté ce pari : recruter des gamers ayant usé avec régularité les Football Manager successifs. On peut alors se demander comment un jeu vidéo ludique peut devenir un outil de management dans un domaine sportif qui brasse des milliards d’euros chaque année et remettre ainsi en cause la théorie de Roger Caillois pour qui « le jeu n’a pas d’autre sens que lui-même » (Roger Caillois – Les Jeux et les hommes – 1958) ?

Comme me l’a confirmé Julien Munoz, chef de projet chez Good Game Agency, journaliste de formation et joueur invétéré de Football Manager depuis plusieurs années, le jeu « permet de se projeter sur la saison à venir, et surtout il ouvre une base de données énorme sur quasiment tous les championnats du monde. » En 2016, Football Manager regroupait 1300 « scouts » à travers 52 pays différents comme l’indique L’Observateur. Un potentiel de recrutement sur lequel les clubs de football ne peuvent plus s’asseoir, surtout après les pertes financières occasionnées par la crise du covid-19. A l’inverse de son cousin Fifa qui s’appuie sur l’expérience de la simulation, le jeu développé par Sports Interactive met l’accent sur un aspect comptable du monde du football. « Ce sont les innombrables représentations quantitatives anonymes et minuscules d’un monde entier de football, traduit en une base de données construite par la communauté des gamers eux-mêmes. » (Fabrice Rousselot – The Conversation – 2017). Ce qui à la base n’était qu’un jeu, a petit à petit pris pleinement sa place dans les réflexions stratégiques des clubs de football.

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Détection à prix discount

« Je me rappelle Neymar à l’époque, quand il avait 17 ans à Santos, on le voyait déjà tout casser » confie Julien Munoz. Des joueurs qui aujourd’hui s’arrachent à dizaines voir centaines de millions ont souvent eu les prémices de leurs réussites dans ce jeu. On pourrait alors remonter quelques années en arrière pour aller chercher des joueurs alors méconnus comme Kylian Mbappé ou Erling Haaland pour les recruter à moindre frais et constater leur évolution. De quoi donner des idées aux clubs pour les prochaines années. Prenons par exemple le cas du Norvégien Erling Haaland. Ce dernier a vite grimpé les échelons pour se retrouver dans un des clubs les plus importants de la scène Européenne, le Borussia Dortmund. Mais avant cela, il a éclot dans le modeste club du Bryne FK dont l’unique trophée remonte à 1987 ! Pour espérer détecter de telles pépites Viking, la méthode traditionnelle veut que les clubs envoient des délégations superviser de nombreux matchs dans le championnat Norvégien. Une telle organisation demande un financement assez conséquent et ne donne aucune garantie de réussite. En s’appuyant sur les bases de données de Football Manager, les clubs peuvent se faciliter la chose et réduire les frais. Ce n’est d’ailleurs plus un secret de polichinelle, Sports Interactive vend sa base de données aux clubs. Lesdites bases de données, « ce sont ces notes toujours plus réalistes, basées sur 36 attributs et affinées à l’aide du staff d’une équipe, des joueurs eux-mêmes et d’une connaissance pointue du ballon rond. » (Alix Dulac – RMC Sports – 2015). Une méthode déjà exploitée par « plus de trois cents équipes professionnelles de par le monde. » (Julien Momont – L’Obs – 2016).

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Coup fantasque ou coup de maître ?

Ce sont même souvent les gamers eux-mêmes qui effectuent le premier travail de repérage pour les clubs sans forcément le savoir, via de nombreux forums sur les pépites de Football Manager. Par leur passion, et le nombre d’heures qu’ils ont passés sur le jeu, les gamers deviendraient presque aujourd’hui des recruteurs plus ou moins actifs pour les clubs. La preuve en est la nomination de Vugar Huseynzade au poste du directeur sportif du FC Bakou, en Azerbaïdjan. Le jeune homme de 21 ans n’avait alors sur son CV qu’une décennie sur le jeu Football Manager pour justifier son poste. En ce jour de novembre 2012, le propriétaire du club Azéri, Hafiz Mammadov s’est initié comme un précurseur dans le domaine. Beaucoup y ont vu une folie initiée par un milliardaire fantasque qui n’y connaissait rien au football. Certes, les années qui ont suivi auront tout d’abord donné raisons aux critiques. L’homme d’affaire Azéri se retrouve en difficultés financières et se voit dans l’obligation d’abandonner à leurs sorts les clubs dans lesquels il avait des parts. Vugar Huseynzade de son côté quitte le FC Bakou en 2014 sans que l’on ne puisse vraiment se faire une opinion de son travail. Malgré tout, quelques années plus tard, cette nomination fantasque pourrait être qualifiée de précurseur. L’importance qu’a pris le jeu Football Manager dans les campagnes de recrutement des clubs de football ne peut que le prouver.

Le Big Data rattrapé par la réalité

Cependant, le jeu Football Manager n’est pas un gage de fiabilité à 100%. En effet, malgré la qualité du fameux Big Data du jeu et le réseau dont il dispose, il existe une faille importante que ne peuvent prévoir les calculs informatiques : le facteur humain. Les actualités extra-sportives des dernières années nous permettent de constater l’impact dudit facteur humain qui est venu perturber les plans des clubs et surtout les carrières de certains joueurs. Qui pouvait prévoir l’incarcération de Benjamin Mendy accusé de multiples viols ? Prévoir le malaise cardiaque de Christian Eriksen ? Ou encore le malheureux décès de Marc-Vivien Foé lors de la demi-finale de Coupe des Confédérations en 2003 ? Se met également en avant l’importance de l’aspect psychologie. De nombreux projets sportifs n’ont pas abouti car « la mayonnaise n’a pas pris » comme diraient les entraîneurs.

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La notion d’un jeu transformé avenir du monde du travail ?

Le rapport intérêts/risques semble aux yeux des clubs pencher ces dernières années vers l’attrait de l’outil que représente Football Manager. L’improductivité du jeu comme la définissait Roger Caillois serait alors totalement caduc. Ce nouvel usage du jeu nous rapprocherait alors des théories développées par Ian Bogost, lequel entremêle les notions de jeu et de travail. « Games are not the opposite of work, but expreriences that set aside the ordinary goals of things* ». (Ian Bogost – Play Anything : The Pleasure of Limits, the Uses of Boredom, and the Secret of Games – 2016). Le jeu prendrait alors une part de plus en plus active dans notre société s’entremêlant avec le monde du travail, celui des liens sociaux et la créativité à l’état pur. Le concept de plaisir rentrerait davantage en compte alors que le travail est quant à lui déshumanisé au fil du temps. Ce rapprochement nous éloignerait peut-être définitivement du concept du jeu totalement ludique et réservé pendant des décennies aux enfants. Mais comme l’indiquait Jacques Henriot, « ce que l’on entend aujourd’hui par jeu avait peut-être un contenu différent dans cette même société au cours des siècles passés. […] et sera peut-être incompris des siècles futurs. » (Jacques Henriot, Sous couleur de jouer, 1989).

Nicolas Portillo

*traduction : Les jeux ne sont pas opposés au travail, mais sont des expériences qui mettent de côté les buts ordinaires des choses »


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