#Decryptage – Rugby/ ProD2 : Albi et Massy otages d’une mutation?

Le Sporting Club Albigeois et le RC Massy Essonne verront leurs destins se dénouer dans les heures et jours à venir. Empêtrés dans un bras de fer entre la ligue nationale de rugby et la fédération, les deux postulants au PRO D2 et leurs supporters vivent des heures emplies , tantôt d’angoisse, tantôt d’espérance. Décryptage d’une course à la montée aux rebondissements incessants, dont la morale n’aura de perspectives que le contexte, et où les acteurs sont les propres dangers de leurs enjeux.

1. Le Contexte « La pandémie du siècle »

Il y a 100 ans, en 1920, quand l’épilogue de l’épidémie de grippe espagnole fut enfin venu, Octave Léry tout fraîchement élu 1er président de la fédération Française de rugby, eut bien moins d’embûches à relancer et réorganiser la machine ovalie. Sport purement amateur et émergeant dans l’hexagone , arrivé par le port du havre 50 ans plus tôt , le rugby en est encore à son balbutiement, et les meurtrissures d’une première guerre mondiale ayant laissé démographiquement et financièrement exsangue le pays, donnaient les coudées franches au premier président de la FFR, pour rebâtir de zéro la pyramide du rugby. A cette époque, le Sporting Club Albigeois n’existait que depuis 14 ans, le RC Massy ne verrait le jour que 51 ans plus tard, tandis que Canal + et la ligue nationale de rugby, n’apparaîtraient que respectivement 66 ans et 78 ans après. Car ces acteurs sont actuellement le ferment d’une situation ,certes analogue sanitairement au siècle dernier, mais aux enjeux en tous points divergeants. En 100 ans, le monde du XV s’est professionnalisé, segmentisé, voire partitionné, tout en se débarrassant de l’encombrant concurrent unioniste : Le XIII. Les diffuseurs sont devenus économiquement incontournables, le professionnalisme une norme sociale et l’enracinement de la communauté ovale dans la société a l’image du XV de France ou de la finale du Top14, un fait indubitable. En outre, ce cher Octave Léry, en plus de ne pas avoir ces données à intégrer, n’avait en son temps qu’à relancer la machine et non à boucler un calendrier arrêté en cours de saison. Albi et Massy, 1er nationaux de fédérale 1, avalisés par la fédération pour monter au second échelon du rugby français, n’auraient point eu de mal à s’y faire accepter. Mais aujourd’hui, Tarnais et Essonniens se retrouvent au cœur d’un rugby d’élite qui a couru à une vitesse folle pendant 20 ans, et qui se retrouve face à sa croisée des chemins. La LNR devenue délégataire dans la gestion des compétitions pros, a construit au gré de la croissance du rugby, une mécanique économico-médiatique de précision dont le rythme effréné frôlait le sur-régime. Mais le grain de sable Coronavirus est venu gripper les rouages, et le cartel des clubs pros va devoir dans les heures à venir, soit s’ouvrir à de nouveaux modèles et de nouvelles perspectives, soit se recroqueviller dans un isolationnisme financier, dont les montées de fédérale 1 sont une des nombreuses variables d’ajustement.

2. Lés décisionnaires « Bernie et Paulo sont sur un bateau… »

Qui tombera donc à l’eau ? Depuis le début du débat sur les accessions, la donne est simple, Bernard Laporte, souhaite en vertu des classements de fédérale 1 arrêtés par France Rugby au 15 mars 2020, qu’Albi et Massy accède au ProD2, en toute cohérence des règlements et de la doctrine actuelle de la FFR : Pas de descente mais des montées pour conserver les dynamiques. A contrario, Paul Goze et la LNR ne souhaitaient pas voir de descente à l’instar de la FFR, mais n’envisageaient pas jusqu’à présent d’accessions (ni en ProD2, ni en Top 14), par peur d’embouteiller et de dérégler le modèle économique et sportif du rugby professionnel. Dans cet affrontement dogmatique et politique, entre un président de la FFR en relation quasi directe avec les décideurs gouvernementaux ainsi que garant des règlements, et une LNR maîtresse de ses compétitions pros et d’un système incluant diffuseurs, acteurs économiques et clubs, c’est toute la bicéphalité de l’ovalie qui s’en retrouve face à ses contradictions. Sur l’autel des rêves des Albigeois et Massicois se jouent aussi une part du rugby de demain, tant le clan a « Bernie » et la « Bande à Paulo » ont des vues et des ambitions pour leur sport qui sont loin d’être connexes. Pour beaucoup de suiveurs , il n’en restera qu’un, et ce malgré les pas faits de part et d’autres dans le contexte sanitaire actuel qui oblige à un minimum de décences. Les décisions des heures, des jours prochains détermineront l’homme fort du rugby français d’après demain. A moins que le risque de voir dériver le rugby tel un radeau de la méduse, faute de décisions cohérentes, n’incline FFR et LNR a acter une paix des braves, en trouvant des solutions communes et globales, bien au delà du simple sujet des accessions. Le rugby est à un tournant et c’est souvent dans le virage que l’on voit le pilote.

3.Les enjeux « Touchez pas au Grisbi »

Le Top14 et la ProD2 sont devenus par le biais d’une expansion médiatique éclair, une machine de guerre financière, une poule aux œufs d’or et un talisman qui dispose d’un pouvoir d’attraction incomparable dans le rugby mondial. Cet oasis du sport mercantile, est des plus prisé et ses locataires peu enclin à une ouverture de ses frontières. Selon les chiffres fournis par les dernières études, 20% à 30% des budget des clubs de rugby professionnels proviennent de la mane télévisuelle, tandis que la billetterie, les hospitalités et les partenariats génèrent la part prépondérante du modèle français. A la différence du foot tricolore , l’ovalie dispose de rapports fidèles avec les diffuseurs, mais d’une valorisation financière du produit Rugby moindre que dans le ballon rond. La multiplication du nombre d’événements a souvent permis au rugby, tant d’accroître ses recettes, que de rassasier la bulle spéculative qui s’est créée autour d’un sport qui a peut-être être grandi trop vite ou trop fort, en s’inspirant inconsciemment des cousins « Manchots ». La perspective, de voir deux clubs de fédérale élargir le gotha du rugby français tendrait vers cette tradition rugbystique d’élargir l’assiette (la montée d’Albi et Massy rajouterait deux billetteries aux clubs de ProD2) , quand les vaches se font plus maigres. Mais la logique n’a actuellement plus lieu, avec cette crise Coronavirus qui renverse tous les us et coutumes. Certes, dans une période où les clubs de Top 14 et Pro D2 ne percevront que 85% des droits tv prévus, et où l’épée de Damoclès d’une reprise à huis clos partiel ou total n’est pas inenvisageable, la possibilité de billetteries supplémentaires est un argument de poids, dans l’optique de limiter la diminution de ressources. Tout comme la promesse de Bernard Laporte, de compenser avec les deniers de la FFR, le manque à gagner qu’engendrerait un partage en 32 d’une tarte Droit TV actuellement croquée par 30 clubs. Mais les enjeux de cette situation se trouvent ailleurs aussi, tant en terme calendaire via la coupe d’Europe que par le biais de l’équipe de France, que politiquement avec la perspective d’une coupe du monde des clubs poussée par Bernard Laporte. L’annulation d’une grande partie des matchs internationaux de l’automne pourrait être une ouverture pour intégrer Albi et Massy, tout comme un Top 14 à 15 et une ProD2 à 17 qui aménagerait alternativement aux clubs des plages de repos. En outre, le premier ministre Édouard Phillipe, a ce mardi 28 avril 2020, sifflé la fin des espérances de l’élite du rugby français, quant à la tenue de playoffs en août. Le revirement du ministère des sports d’autoriser le rugby à organiser des phases finales à huis clos étant illusoire, tant la structuration des clubs exclut logiquement de l’envisager. Deux solutions s’offrent donc au Top 14 et à la Pro D2 : finir à l’automne le championnat et se caler sur le calendrier de l’hémisphère sud, assassinant au passage la coupe d’Europe et sanctifiant la future compétition mondiale des clubs, ou geler les compétitions, ce qui l’obligerait selon nos sources à appliquer les modalités de France Rugby, (Non attribution du titre de champion, non relégation, montée réglementaire du 1er de ProD2 et acceptation des montées de la division fédérale.). Mais les signaux de cloisonnement, et de renfermement envoyés ces dernières semaines, par la ligue nationale de rugby, ne seraient -ils pas, le syndrome d’une peur du grand vide? Ou pire, un divorce avec le reste de la famille rugby? La Pro D2 deviendra-telle la ligne de fracture de deux rugbys ? Les questions peuvent se poser! En tout état de cause, le rugby va subir invariablement une mutation post Coronavirus, qui effraie le conservatisme atavique de l’ovalie, et nappe le rugby français dans un immense brouillard. L’enjeu est bel et bien la relance, mais Paul Goze, tant sur un terrain que dans les arcanes du pouvoir, n’aura jamais les cannes et l’instinct d’un Sadourny, sa marque de fabrique se trouvant plus dans l’arrondissement des angles et le consensus. Bernard Laporte et son leadership naturel arrivera-t-il à réunifier l’ensemble de la famille du rugby dans un prisme collectif, un élan nouveau, tout en canalisant les velléités de clubs pros? Cela est très abstrait actuellement, quand on vient de voir ces derniers mois, la LNR fonctionner comme une armée mexicaine, à défaut d’avoir été une fratrie dans l’adversité . La réunion de crise à la LNR, de ce mercredi 29 avril 2020, tout en débatant du sort de cette saison et de la prochaine, devra au delà des enjeux, trouver des perspectives tout en se gardant bien des dangers qui guettent le sport français.

4. Les dangers « La fin de leur monde »

Certaines embûches vont sûrement s’amonceler dans les mois et années à venir sur les sports collectifs. Les joueurs, les acteurs et les décideurs s’inquiètent vivement du cadre sanitaire et social, dans lequel ils seraient amenés à pratiquer leurs métiers. Certains agents s’organiseraient même pour tenter de proposer à la LNR une négociation corporatiste à défaut de réductions salariales au cas par cas, chaque club dans son coin. Les syndicats de joueurs et certains clubs s’interrogent sur la viabilité sanitaire de la pratique du rugby dans un futur à court ou moyens termes. Mais les risques sont aussi économiques pour de nombreux clubs de l’élite et le sujet des montées en ProD2 vient percuter de façon parfois atone, les soucis principaux actuels des clubs de Top 14 et consorts: la pérennité et la survie de leurs clubs. Beaucoup d’études ont quantifié et sanctifié les conséquences du Covid19 sur la part partenarialle ou télévisuelle de l’économie du sport, alors que très peu, ont évalué l’effet de psychose, ou la notion d’hypocondriaquie de notre société post Coronavirus ,envers les grands rassemblements et les événements de masses. Cette donnée dévoilera l’avenir probable, d’un sport qui a fait son maillage sur le lien social et la proximité. Mais le rugby pro voit poindre un amoncellement de nuages, venant du front juridique et légal, tant sur l’application des mesures sanitaires, que sur la condition sociale de ses acteurs, mais aussi et très certainement quant aux décisions organisationnelles qui seront prises. Et si les non montées de Perpignan en Top 14, ainsi que d’Albi et Massy en ProD2 créent une affaire Luzenac puissance mille? L’idée peut être évoquée voire développée tant ces clubs pourraient disposer d’éléments et d’arguments interpellant auprès des juridictions compétentes et du ministère des sports, malgré la notion protectrice de « Cas de forces majeures ». Comment en cas de non reprise du championnat et de non clôture, le club du Président Rivière ou Colomiers seraient avec le deux pensionnaires de fédérale 1, les seul clubs de France à ne pas monter? Les cocus, comptez-vous! Et que dire à ces mêmes entités , si un des 9 clubs de Top 14 et des 7 de ProD2 venaient comme l’a pointé récemment la DNACG , à se mettre en péril et à déposer le bilan? Les voies de dédommagements et de recours seraient aisées. Tout comme si le championnat reprenait en septembre et arrivait à son terme fin 2020. Qu’ adviendrait – il de Rouen et du Stade Français s’ils perduraient en position de relégables à l’issue d’une saison terminée sur le pré? Devraient-ils attendre 9 mois et septembre 2021 pour rejoindre la fédérale 1, ou gèlerait-on les descentes montées une saison de plus fermant par le bas, de facto, la ProD2 jusqu’en Juin 2022? Un allongement qui appauvrirait aussi, sportivement et financièrement, les clubs pro de fédérale 1, à qui on demande de se structurer en fonction d’atteindre la ProD2, sans avoir de retombées télévisuelles conséquentes, et tout en s’écharpant dans un championnat aux niveaux éparses. En clair, un accroissement du fossé fédérale/ProD2 , en attendant l’arrivée d’une ou plusieurs poules d’accessions dites « élites ou pro d3 » au plus tôt en 2021-2022 selon les dernières tendances à la FFR. Et surtout par exemple , un Bourg en Bresse champion 2021 de fédérale 1, ne se verrait il pas contester l’antériorité de la montée par Albi et Massy accédant désignés en 2020 par la FFR? La solution de la reprise des championnats (Top14 et ProD2) semble une aventure qui pourrait coûter gros et ouvrir une boite de Pandore assez incontrôlable à tous les étages . Mais le danger le plus inavoué du rugby professionnel, est bel et bien que le temps d’un monde fini commence, et que la suite des événements ne deviennent que la fin de leur monde. Gageons que face au péril d’un modèle, le génie, l’inventivité et l’esprit de résilience permettent à la crème du rugby hexagonal d’ouvrir les perspectives vertueuses.

5. Les perspectives « Souviens-toi l’été dernier »

Il est loin et si près le temps où a l’orée du printemps, Albi et Rouen s’écharpaient sur les prés, et sur fond de polémiques arbitrales pour décrocher un sésame pour la Pro D2. Il est aussi loin et si près cet été où Albi, après avoir longtemps spéculé sur une montée, et sur les cendres du sentiment d’injustice avait du faire appel aux collectivités et à la solidarité populaire pour se régénérer et re-fédérer un club dans ses ambitions. Tout cela aux vues des défis et de la situation historique que vit la France, semble déjà une page envolée, à l’instar des process et des modèles présents. Cette storie SCA/RNR du rugby moderne trouvera-t-elle un épilogue ou de nouvelles pages la saison prochaine en ProD2 ? L’avenir très proche va venir le fixer, et cette rivalité contemporaine, faisant de cette rencontre pour les aficionados de chaque club un classico, pourrait être à l’image du rugby de demain, mêlant métropoles rugbystiques émergeantes et bastions ovaliens pour écrire une nouvelle histoire. Celle souhaitée d’un rugby peut-être plus raisonné, moins fractionné, et plus à dimension humaine, mais surtout peut-être aussi comme à l’époque d’Octave Lery celui d’un rugby de la renaissance ou à défaut de la re-fondation .

6. La morale « La grenouille qui se voulait plus grosse que le bœuf ».

La situation actuelle du rugby de haut-niveau et par cascade le sort des deux prétendants au Pro D2, n’est en définitive que l’apanage d’une société du sport consumériste, gavée d’immédiateté et qui ne peut fonctionner que dans le mouvement perpétuel, n’admettant qu’à la marge la variation. La course à l’échalote, et la dérégulation progressive du marché des transferts a entraîné un rugby d’aspiration qui ne peut vivre sans appel d’air. Le rugby a emprunté le sentier du foot, en voulant faire abstraction des chemins de pénitence qu’avaient arpenté les manieurs de ballons ronds. L’ovalie s’est sûrement pris, en des instants d’euphorie passagère, pour la grenouille qui se voyait plus grosse que le bœuf Soccer. L’impasse est possible, mais en définitive, Albi et Massy ne se retrouveraient -ils pas otages d’une mutation qui était inéluctable, et que le Covid est venu faire exploser aux yeux de tous, tel le batracien de La Fontaine? Car cruellement, cette pandémie subie de plein fouet par notre planète, est venu rappeler aux entités grosses ou petites, riches ou pauvres, rugbystiques ou non, que ce que construit l’homme, ou bien même, que la mesure ou la démesure ne sont que les étalons de la perpétuelle évolution de notre monde. Albi et Massy seront-ils les premiers ferments positifs d’un rugby réinventé, moins calqué sur l’économie et la temporalité, tout en sanctifiant les valeurs humaines et sportives? L’an I après Covid, sera un des juges de paix des leçons collectives tirées de ce coup du sort sanitaire. Mais le rugby ne doit surtout pas oublier qu’à l’image de l’art, les choses qui perdurent savent s’accommoder de l’apesanteur.

rédigé par Loïc Colombié

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