#SportStory – Rugby / Arnaud Vercruysse : «On a trop tendance à parler que de la gestion de l’échec!»

Arnaud Vercruysse, l’ex-coach du Stade Rodez Aveyron, l’ASBH ou encore Provence Rugby nous a accordé un entretien long format au cœur de la pandémie Coronavirus – Covid19. Pour celui qui place l’humain avant tout, cette situation inédite et dramatique, doit entraîner une remise en question profonde de la société actuelle et de son sport, le Rugby. Passionné, éclectique, voire parfois iconoclaste, le nouveau manager de l’AS BédarridesChateauneuf du Pape (Fédérale 1), n’hésite pas à explorer de nouveaux horizons, tout en prônant une transversalité du sport brisant certaines frontières rugbystiques, devenues au gré du temps des œillères. Père de 2 garçons pratiquants le rugby de haut niveau, Arnaud Vercruysse est un acteur attentif et alerte sur la formation et l’intégrité physique des joueurs , sujet dont il souhaiterait une réflexion de fond de la part des instances de l’ovalie. Observateur assidu du rugby et du sport en général, Arnaud Vercruysse, a construit sa philosophie et son projet tant en puisant dans l’adversité de la vie et du destin qui l’a frappé , que dans la joie de belle rencontres humaines et de victoires sportives, au fil de sa carrière de joueur, puis d’entraîneur. Focus sur un de ces personnages atypiques et authentiques qui émaillent le rugby français, digne héritier des Anturville, Broncan ou Ringeval.

 

 

Arnaud, il y a quelques temps, on a entendu parler de toi dans nos colonnes et dans les colonnes de nos confrères. Tu reprends du grade, tu retournes au front et cette fois-ci, c’est avec Bédarrides. Qu’est-ce qui a motivé ton choix d’aller chez un rival d’un de tes anciens clubs, puisque tu as aussi été coach de Châteaurenard ? 

 

Il y a beaucoup de choses qui ont conditionné ce choix, notamment le fait que Philippe Daminiani me sollicitait depuis une paire d’années pour rejoindre les rangs de l’ASBC, qu’une relation d’amitié s’est liée entre nous. Durant le temps où je n’avais pas d’activité fonctionnelle et professionnelle, j’ai pu réfléchir à différents items et différentes choses à mettre en place dans un club. La rencontre avec David Lelièvre, le président de l’ASBC sur recommandation de Philippe Daminiani, a opéré un feeling assez évident sur une façon de penser, sur une philosophie liée au développement d’un club et d’une équipe dans laquelle la pluriactivité bat son plein. A partir de là, on a assez vite décidé de collaborer ensemble donc, ça occasionnera le départ d’un bout de chemin et on espère que ce bout de chemin durera le plus longtemps possible. 

 

On dit souvent que, quand on fait une pause, et tu as fait une pause d’une saison en tant que coach, ça ouvre les chakras comme on dit dans le jargon. Tu corrobores ? 

 

On va dire que ça m’a permis de réfléchir sur plein de choses. Je ne suis pas de nature à verser dans l’aigreur mais j’ai un peu eu le sentiment d’être dans la situation d’un joueur qui est blessé, sur une longue blessure, et où il appartient encore à un collectif, une famille mais, malheureusement, il traverse une période où il est seul et qu’il doit affronter cette blessure avec son environnement proche davantage qu’avec ses coéquipiers ou son encadrement. Là, c’est un peu pareil, j’ai réfléchi sur les relations humaines, moi qui suis foncièrement basé là-dessus. Ça permet de remettre certaines choses en perspective, beaucoup de personnes qui te font des promesses et qui après, n’ont pas le courage, la volonté, le temps, X raisons qui font qu’elles ne prennent même pas le temps de t’appeler ou de te proposer de boire un café ensemble. Il n’y a pas d’aigreur comme je le dis, c’est juste un constat comme tout le monde doit le faire dans cette parenthèse de vie pas évidente à vivre. J’ai eu la chance d’avoir un environnement qui était fort autour de moi, ma compagne, mes enfants, mon ancien président et son épouse et puis des amis avec qui j’avais noué des relations assez fortes sur Rodez et sur le territoire. Donc voilà, on remet les choses en perspective, on s’attache à aller à l’essentiel et puis on se focalise sur des choses qui sont beaucoup plus intéressantes : comment développer un projet, comment réfléchir à une meilleure façon de collaborer avec le terrain, avec les joueurs, avec le rugby dans sa globalité. Je me suis inspiré de beaucoup de choses, j’ai fait des recherches dans d’autres disciplines sportives notamment sur le management et sur l’adaptation des entraînements pour être optimum sur les semaines de travail. 

 

On t’a entendu parler de blessure. J’imagine que la fin de ton aventure à Rodez, avec l’implosion du club, est pour toi une blessure qui n’a pas cicatrisé ? On a eu Romain Boscustout au long de la saison et à chaque fois, on sentait qu’il y avait une plaie encore ouverte. 

 

Elle ne se refermera jamais. Ça a été une parenthèse enchantée que j’ai vécue à Rodez pendant quatre années. Je suis arrivé sur le Piton, je connaissais 0 personne donc, c’était un vrai challenge pour moi. Je devais aussi affronter un virage important dans ma vie personnelle donc le fait de m’exiler sur ce territoire aveyronnais était un obstacle à franchir. Et au final, comme je le dis, ça a été quatre saisons exceptionnelles, une parenthèse enchantée qui m’a permis de rencontrer des personnes admirables de générosité. On a vécu des moments qui étaient émotionnellement très forts. Pendant 4 ans, ça a été quasiment chaque jour  » est-ce que le club va continuer à vivre ou va mourir ? « . On était rentré dans l’œil du cyclone pour X raisons, certainement que les raisons étaient fondées par rapport à un non-respect de certains paramètres du cahier des charges édicté par la FFR. On ne reviendra pas trop là-dessus, chacun aura un point de vue qui lui sera propre. 

 

Et qui peut diverger ? 

 

Oui, tout à fait et puis, la part de subjectivité sera obligatoirement totale. Néanmoins, cette aventure a tellement été belle et m’a permis de faire des rencontres tellement fortes que ce n’est pas une cicatrice qui restera, la plaie restera ouverte. Même si on passe à autre chose, même si mon tempérament fait que je m’impliquerai et me projetterai à 100% dans la nouvelle entité qui m’a accueilli, et je remercie encore le président et Philippe Daminiani de m’avoir fait une telle confiance pour me donner l’opportunité non pas de me relancer mais de faire ce qui est une passion à savoir de vivre et de participer à une aventure avec des hommes de caractères, je l’espère et j’en suis quasiment sûr du côté de Bédarrides-Châteauneuf. Oui, ça a été dur mais comme l’histoire de la vie, il y a beaucoup de blessures. Je ne crois pas au bonheur absolu, je crois à des moments de bonheur que l’on peut vivre pleinement mais entrecoupés de moments de malheur qui sont le fil conducteur de cette ligne de vie. Donc voilà, c’est ça, et dans le cadre sportif et humain, l’aventure du Stade Rodez Aveyron a une place très forte dans ma mémoire et dans mon cœur. Maintenant, on ne reviendra pas en arrière et l’histoire doit continuer. 

 

Comme on l’entend, c’est une nouvelle page qui s’ouvre pour toi mais, tu as une carrière qui n’a pas commencé hier mais plutôt il y a quelques temps. Tu as été entraîneur à Béziers, à Provence, à Romans-Péage, à Châteaurenard, à Rodez. On sait que dans la vie, partout où l’on passe, on réussit des choses, on fait aussi des erreurs. Qu’est-ce que tu retires de ces aventures ? Et j’imagine que tu vas t’appuyer dessus pour pérenniser encore plus ton projet de jeu et ta façon de manager ?

 

On évolue jour après jour, c’est une remise en question qui est permanente quand tu dois être dans un rôle d’encadrement. La fonction de manager aujourd’hui prend une part importante dans le développement d’une équipe quelle qu’elle soit, rugby, foot, basket, peu importe, ou même dans le domaine de l’entreprise. Ce qui est important, c’est que l’expérience, on l’acquiert au fur et à mesure à condition de ne pas uniquement vivre les situations mais d’essayer de trouver les raisons pour lesquelles les choses ont fonctionné ou n’ont pas fonctionné. On a trop tendance à ne parler que de la gestion de l’échec, il y a un terme qui n’existe pas ou peu aujourd’hui dans les profils de développements liés la partie mentale, c’est la gestion de la réussite ou de la victoire. Donc, je vais essayer de réfléchir foncièrement à ce paramètre qui est particulier parce-que souvent, quand tu perds des matchs, on a de suite tendance à modifier notre posture, à changer de ton, à considérer qu’on va aller sur des clichés de dire qu’on va faire des entraînements commando parce qu’il va falloir qu’on soit dur, qu’il va falloir qu’on prépare les prochaines échéances. Et on en oublie une chose, c’est que malheureusement ou heureusement quand on gagne des matchs, on change de posture aussi et on a tendance à être beaucoup plus cool, on se dit  » on a fait une belle perf aujourd’hui, demain et après-demain, on ne s’entraînera pas ou très peu, on va en profiter pour régénérer, ce soir, profitez-en, n’hésitez pas à ouvrir les vannes « . Et en fait, j’ai travaillé beaucoup plus sur ce point qui est de dire qu’on se trompe un peu de chemin parce-que, dans la gestion de la victoire, il y a ce phénomène de réussite sur lequel il faut entretenir le terreau de cette victoire et justement considérer le fait qu’il est plus propice de travailler sereinement sur cette période plutôt que de rentrer en phase de relâche et de relaxation à la fois mentales et physiques. Eu égard à cela, j’ai croisé un peu tout cet aspect mental avec un aspect pragmatique de travail au quotidien et je me suis inspiré d’expériences qu’il y a dans le foot parce qu’ils sont un peu précurseurs, et notamment des méthodes de travail pour planifier les entraînement que ce soit sur la périodisation tactique et le modèle cognitif. Deux méthodes qui ont fait des émules parce-que l’une vient du Portugal avec un professeur qui s’appelle Victor Frade, qui a été l’un des pères de la méthode de très, très grands entraîneurs de foot, que ce soit Mourinho, Conte, Villas-Boas. 

 

Et qui a même été mis en pratique par Didier Deschamps avec l’équipe de France lors de la dernière Coupe du Monde ? 

 

Certainement, et qui a aussi une méthode un peu opposée et avec beaucoup de points de ralliements qui est le modèle cognitif développé par Paco Seirul-Lo, un pur catalan qui est un peu le père de la méthode de Guardiola. Donc voilà, des choses sur lesquelles je suis allé creuser, j’ai échangé pas mal avec des coaches de foot et notamment avec Laurent Peyrelade, le coach du RAF qui est un mec fantastique, à la fois un bourreau de travail et qui a une vision du développement d’une entité plutôt footballistique de très haut niveau. D’ailleurs, son parcours force le respect parce qu’il est arrivé à Rodez en même temps que moi et à force de travail, malgré une première année qui avait été délicate, une relégation sportive et un maintien au dernier moment parce qu’il y avait une bonne gestion du club, et ensuite, un changement de méthode pour gravir les échelons pour arriver de CFA à Ligue 2 avec aujourd’hui un parcours quand même très, très bon. On a beaucoup échangé, on a croisé nos diverses expériences et nos différentes envies à mettre en pratique sur nos populations respectives. Donc, un peu, beaucoup de choses sur lesquelles j’ai pu travailler et réfléchir. Aujourd’hui, il va falloir confronter ces idées à la réalité du terrain, à la réalité du vestiaire, à la réalité d’une compétition. Ce n’est pas du tout une révolution, c’est plus un modèle descriptif parce-que c’est juste mettre de façon intelligente et pragmatique tous les items qu’on travaille mais assembler le puzzle d’une façon plus efficace, en théorie. Maintenant, je garderai beaucoup d’humilité et je me dis  » maintenant, il faut le mettre en pratique. Est-ce que j’ai bien assimilé toutes les clés pour le mettre en pratique ? « . Il va falloir y aller à pas mesurés et quoi qu’il en soit, cette période a été propice à une réflexion. J’ai aussi eu un peu ce ressentiment que je n’ai pas connu mais que j’ai lu dans différents essais ou différents livres, le fait de te retrouver un peu comme un écrivain devant la feuille blanche ou un peintre devant le tableau sans une véritable inspiration de départ donc, il y a eu un peu de tout ça. 

 

Ce n’est pas la première fois qu’on t’entend parler de la transversalité du sport. Il y a plus de deux ans, on t’avait à notre micro et on avait longuement échangé sur ça. Mais, on connaît un peu les vieilles mentalités au rugby, quand on parle de ballon rond, les anciens ont de suite les cheveux qui se hérissent et les poils qui se dressent. Tu n’as peur d’être un peu iconoclaste avec cette vision-là ? 

 

Peut-être, je ne sais pas. Moi, j’aime ce sport, je suis né dans le rugby. Pour faire cliché, je suis né avec un ballon de rugby dans les mains et je ne peux que remercier mon père de m’avoir amené très, très tôt sur les terrains pour m’expérimenter à ce jeu. Mais c’est bien plus qu’un jeu, ce n’est pas seulement un match, c’est tout ce qu’il y a avant, c’est tout ce qu’il y a pendant, c’est tout ce qu’il y a après, c’est une philosophie, c’est l’envie de rencontrer des personnes, d’aller au-devant des autres, de s’intéresser à eux, d’avoir une capacité à aller chercher ce qu’il y a de meilleur chez l’autre. Cette considération humaniste est bien entendu très ancrée en moi. Je sais qu’on m’a souvent reproché, et on continuera à me le reprocher, d’avoir un comportement très paternaliste et trop humain peut-être avec les groupes que j’entraîne. Mais bon, je resterai comme ça parce-que j’ai encore la candeur et l’innocence de penser qu’il y a toujours du bon à aller chercher chez l’être humain et notamment chez des joueurs de rugby donc, je continuerai à le faire. Cette passion, elle est très particulière mais j’avais lu quelqu’un une fois qui avait dit  » il vaut mieux se perdre dans sa passion que de perdre sa passion « , c’est peut-être ce qui me colle le mieux. Le rugby est particulier, il m’a apporté tellement de choses, il m’a permis bien évidemment de faire des études, de rencontrer des personnes, de lancer des affaires, de me casser la gueule au niveau professionnel et entrepreneurial. 

 

De se relever aussi ? 

 

De me relever, de perdre des amis, de vivre des choses fortes au niveau personnel, un mariage, un divorce, la naissance des enfants, des garçons qui vont jouer au rugby, on n’est pas toujours d’accord. En fait, c’est quelque chose qui est très contrasté, il faut avancer, il n’y a rien de linéaire mais c’est également ce qui nous permet d’être dans un sentiment de vie et de vie profonde. Le fait d’être iconoclaste, peut-être, le fait d’être particulier, atypique, je ne sais pas mais j’essaie surtout d’être moi et c’est déjà bien. Je ne sais pas qui disais  » je ne cherche pas à être quelqu’un d’autre parce-que c’est déjà pris  » et ça me va très bien. 

 

Iconoclaste, tu l’étais peut-être avant cette crise du coronavirus que l’on traverse. Il y aura un après cette crise, tout le monde le sait. Ta vision très humaine sera remise au centre des débats parce-que l’enjeu et la suite de la crise que l’on est tous en train de vivre est peut-être là ? 

 

C’est une réflexion que je me faisais au début de cette crise sanitaire qui est fortement impactante et qui venait d’arriver en Europe. Je me demandais si ça allait nous permettre de revenir à l’essentiel quand nous sortirons de toutes les difficultés que tout le monde vit au quotidien. Et encore, dire ça, c’est poser un débat mais c’est aussi presque être irrespectueux envers toutes les personnes qui œuvrent quotidiennement pour sauver des vies au péril de leurs vies, qui œuvrent pour nous mettre nous dans des conditions des vies qui sont très correctes. Parce qu’on a quand même de la chance, il faut être en confinement mais on n’est pas non plus dans une posture où on perd notre réseau social. On a quand même la chance aujourd’hui d’avoir des connexions internet pour quasiment tout le monde, on peut se téléphoner, on peut échanger. Donc, je ne sais pas si je suis bien placé pour réfléchir là-dessus mais j’ose me dire qu’on reviendra peut-être vraiment à l’essentiel à posteriori, que les gens sortiront pour aller un peu plus au-devant des autres, pour essayer de voir comment on peut évoluer et devenir meilleur chacun en consacrant un peu plus de sa personne aux autres. Mais ce n’est qu’une réflexion de comptoir, ça me dérange un peu d’avoir à aborder ça. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, il y a beaucoup de tristesse mais tout le monde est dans cette situation. On ne sait pas exactement de quoi l’avenir sera fait, l’impact qu’il y aura que l’aspect économique, financier, social, sur plein de choses. Ce qui est certain, c’est qu’on peut toujours critiquer ce qu’il se fait, ce qu’il se passe mais avait-on vu arriver cela ? Est-ce qu’à un moment, ce n’est pas la nature qui est en train de remettre sa puissance sur l’urbanisation, comme si  » vous n’êtes rien  » ? Et quelque chose de micron, je ne sais pas quelle est la taille d’un virus, peut aujourd’hui mettre à raison le développement de l’espèce humaine. Ça doit nous amener à une réflexion mais, est-ce qu’à mon niveau ou à notre niveau, on est en mesure de le faire ? Il y a des gens qui réfléchissent très bien, qui sont des grands penseurs, peut-être qu’on devrait un peu plus les écouter, c’est surtout ça. Peut-être que l’on devrait à un moment s’abandonner à des personnes qui ont une vue et une vision beaucoup plus élevées que pour la nôtre, sans pour autant faire un complexe d’infériorité, ce n’est pas ça mais chacun son domaine. Il y a une vraie considération de cette situation à avoir parce-que, le fait de ne pas avoir une activité opérationnelle pour beaucoup d’entre nous doit nous permettre de réfléchir et peut-être qu’on réfléchira bien, peut-être qu’on réfléchira moins bien mais il faut surtout qu’on en tire des enseignements. 

 

Dans le rugby, cela faisait deux décennies que l’économique avait beaucoup pris le pas sur l’humain, il est même arrivé en Fédérale 1 et en Fédérale 2. Tu penses que la bulle spéculative et la course à l’échalote qu’il y avait dans le rugby va être à un moment donné endigué par ce drame qui malheureusement nous arrive ? Est-ce que tu penses que c’est la fin d’un certain rugby que l’on a connu dans les années 2000/2010 où c’était la course à l’armement ? 

 

On est dans un domaine, dans une discipline professionnelle qui est très jeune,. Le rugby est passé professionnel en 95, il y a un quart de siècle, c’est jeune. On est dans une course effrénée malgré nous et je m’inclus totalement là-dedans bien entendu. Je crois que les clubs, dans leur volonté de progresser, ont tous été très vite. On a été à la fois victime et caution de ce système. 

 

On va dire qu’il y a eu un système d’aspiration ? 

 

Oui, ce serait trop facile de critiquer telle ou telle entité, telle ou telle personne quelle qu’elle soit. Je crois qu’à partir du moment où tu décides de t’investir dans une association et surtout dans l’univers du rugby, c’est que tu as des convictions, c’est que tu te tournes vers les autres, que tu as envie de faire des choses. Parfois, on les fait bien, parfois, on les fait moyennement bien, parfois, on ne les fait pas bien du tout mais je ne crois pas que les gens ou les personnes le font avec une volonté délibérée de faire des dégâts. Quand tu arrives dans une entité quelle qu’elle soit, tu reprends le passé et souvent, tu ne sais pas ce qu’il y a dans le passé. En l’occurrence, je suis bien placé pour le savoir. 

 

Le passé et le passif, pour paraphraser un grand homme

 

C’est ça oui et quand tu en arrives là, que tu ouvres les placards et que tu découvres des cadavres, tu te dis  » waouh, c’est compliqué « . Donc, qu’est-ce que tu fais ? Tu travailles un peu plus, tu essaies de trouver des idées, ce n’est pas évident. Ce qui est dur, c’est souvent le regard critique et condescendant que peut avoir l’environnement sur une situation qu’il ne connaît pas. Les juges sont malgré eux des personnes qui font du tort parce-que ça te fait mal à titre personnel quand tu reçois ces critiques, surtout quand tu sais qu’elles sont infondées. Maintenant, il n’y a que ceux qui ne font rien qui sont critiquables et les autres … Ce qui est dommage, c’est qu’effectivement, dans cette course effrénée pour aller plus loin, pour aller plus vite, pour avoir une soif de développer son club ou le club de son territoire, ça occasionne parfois des problèmes et que l’on parle plus aujourd’hui d’aspects économiques et financiers que de rugby, on parle essentiellement de ça. Moi, ce qui me fait parfois un peu sursauter, c’est qu’on n’arrive pas à communiquer ou à inculquer notre passion du jeu et, comme je l’ai dit tout à l’heure, ce n’est pas que de l’aspect technique, tactique, physique et stratégique dont l’on parle mais de toute cette philosophie. On en oublie de s’intéresser à des maîtres du rugby, à des gens qui sont tellement exceptionnels. Je sais qu’il y a quelqu’un que vous recevez souvent sur ton antenne qui est Henry Broncan. 

 

MONSIEUR Henry

 

Voilà. Ce ne sont pas que des entraîneurs, ce sont des mecs qui ont marqué le rugby. Tu as des personnes comme Henry Broncan, Michel Ringeval

 

Comme l’était aussi Jean Anturville

 

C’est ce que j’allais dire. J’ai eu une pensée pour lui il y a une semaine parce-que le 24 Mars 2019, on avait la chance et l’honneur d’accueillir Narbonne à Rodez et qu’en plus, on célébrait le jubilé de Mr Pierre Soulages qui entrait dans son centenaire. J’ai publié sur un réseau que j’avais une pensée pour lui, c’était la dernière fois que le voyais. C’était un épicurien de la vie, c’était un passionné des hommes plus que du ballon ovale mais, le ballon est un moyen de nous rencontrer. Après, ce qui peut être aujourd’hui dommageable, c’est qu’on commence à voir arriver des personnes qui viennent dans ce milieu pour se servir et non pour le servir. L’intérêt, c’est ce qui est préjudiciable parce-que, si tu es intéressé par quelque chose et non pour créer quelque chose, ça crée obligatoirement des décalages. Je ne dis pas que le milieu ne doit pas générer une économie dans le sens où, moi-même le premier, en faisant une activité qui est une activité qui me permet de vivre au quotidien, il y a bien entendu un rapport financier qui s’établit. Maintenant, je peux défier quiconque de me dire que ma passion, mon implication n’a jamais été à la hauteur de ce qu’il y avait en retour. Elle a toujours été supérieure et ça, c’est peut-être le seul point sur lequel je ne ferai pas preuve d’humilité et que certains pourront considérer comme de l’arrogance mais je défie quiconque de me pointer du doigt en disant que mon implication n’a jamais été à la hauteur de ce qui a été donné en retour. Il y a toujours eu ce décalage mais qui était en ma défaveur mais ça, je ne le regrette pas. Par contre, j’ai tellement eu en retour des choses qui ont été émotionnellement fortes que l’enrichissement, pour moi, était plus de ce côté que du reste. Parlons rugby, parlons de choses qui sont agréables. Aujourd’hui, on est trop dans le formatage des joueurs davantage que la volonté de les former. Le rugby est un sport simple sur l’aspect jeu et nous, on l’a complexifié. Aujourd’hui, beaucoup se réfugient dans la complexité de ce qu’ils proposent pour essayer d’asseoir leurs compétences, ce qui est totalement faux. C’est un sport qui est simple, dans lequel il faut juste apporter le ballon dans l’espace disponible, à la main ou au pied, c’est tout. 

 

La quintessence de ce que tu dis, c’est Saint-Jean-de-Luz avec la touche Eric Balhadère l’année dernière ? 

 

Pour anecdote, il y a un peu plus de deux ans, je me rappelle qu’on avait eu Saint-Jean-de-Luz en opposition amicale avec Rodez. On avait convenu de faire un aller/retour, ils étaient venus et on avait été gentiment accueilli à Espalion, un club voisin. Et on avait pris une leçon de rugby, je crois qu’on avait pris plus de 40 points sur ce match-là. On n’avait pas compris comment arriver à défendre de par le fait qu’on avait face à nous des joueurs qui n’étaient pas formatés à appliquer des schémas de jeu qui, effectivement, ont le mérite de donner beaucoup de repères aux joueurs mais qui ont la fragilité de les laisser dans une incapacité à décoder ce qui peut se passer au moment présent. On avait été totalement dépassé ce qui fait qu’il avait fallu travailler dur pour le match suivant où on était allé à Saint-Jean-de-Luz. Et là, avec la volonté d’appuyer sur nos points forts et de minimiser nos points faibles, on avait accentué sur la puissance de nos avants et dans notre conquête pour l’emporter chez eux mais, ça avait été très, très dur. Et pour avoir justement échangé avec Eric Balhadère qui me disait  » dans la quasi-totalité du groupe qui joue aujourd’hui, ce sont des gamins qui ont commencé à jouer au rugby ensemble, qui ont commencé à jouer sur la plage et qui se sont développés à créer des choses entre eux « . On s’aperçoit maintenant que, sans faire le vieux combattant, beaucoup d’analystes te diront  » ce qui manque dans le développement des joueurs, c’est qu’ils n’ont pas connu le jeu de rue « . Nous, dans les années 80, on avait ce jeu de rue qui nous permettait en sortant de l’école ou du collège, de pouvoir se retrouver après avoir fait les devoirs, des devoirs que l’on faisait en étude. C’est à dire que tu sortais vers 18h15, 18h30 du collège, tu avais tout fait, tu étais disponible. Tu rentrais, tu prenais un goûter vite fait, tu retrouvais tes copains sur la place ou dans un endroit où il y avait un peu d’espace et tu jouais au foot, tu t’inventais des scénarios, tu faisais des jeux. Ce qui t’amenait dans un premier temps à développer ta motricité et dans un deuxième temps le sens des responsabilités parce qu’il fallait aussi t’auto-réguler, t’auto-arbitrer. Il y avait de temps en temps des frictions et il fallait aussi obligatoirement trouver le moyen de solutionner les problèmes. Et tu t’aperçois que ça t’amène à une réflexion qui est plus importante. Aujourd’hui, ces jeux de rue sont interdits dans quasiment toutes les communes, il y a eu l’avènement des jeux vidéo, il y a eu modification de la cellule familiale parce-que les couples se séparent. Et je comprends que c’est très, très dur pour les familles monoparentales d’avoir à s’occuper de son ou de ses enfants pour la pratique sportive. Il y a le coût qui est quand même de plus en plus important, les licences, les équipements, il y a plein de choses. Donc, il y a eu une évolution sociétale et je crois qu’on ne réfléchit pas non plus assez à ça mais pas assez en parallèle avec ce que l’on fait au niveau du rugby. On se dit que maintenant, quand le gamin est au rugby, il faut qu’il soit performant donc, tu as des exigences. Tu as des centres de formation où tu as des exigences, ceux qui ne rentrent pas dans ce moule, on les considère peut-être moins ou moins bien alors que potentiellement, il peut y avoir des réussites et on a du mal à les détecter. 

 

En plus d’être un entraîneur, tu es un père. Tu as des enfants qui sont dans le milieu du rugby, on leur souhaite une belle et longue carrière et surtout, qu’ils prennent du plaisir dans le rugby. Mais, quand tu as vu qu’ils suivaient ta voie, tu n’as pas eu des inquiétudes ou parfois, comme d’anciens joueurs, envie de leur dire de faire attention voire de les retenir par la manche ? 

 

Je crois que, quand tu décides d’être père, tu sais qu’il y a un avant et un après. A partir du moment où tu as un ou des enfants, tu vis avec une peur qui va être chevillée au corps à partir du moment où il va naître et pousser son premier cri jusqu’à ce que toi tu t’en ailles, avant eux, c’est ce qu’on espère dans l’ordre logique des choses. Mais aujourd’hui, tu as des craintes, beaucoup de craintes. Premièrement, c’est l’envie de les éduquer de la meilleure façon possible pour qu’ils respectent des valeurs fondamentales, la politesse, la courtoisie, la bienveillance, le respect des autres, le respect de soi-même. Donc, tu as ça et puis ensuite, tu as aussi envie qu’ils s’accomplissent dans leur développement social. Le but n’est pas de les amener à faire ce que toi tu as envie qu’ils fassent mais c’est de les amener à faire ce qu’ils ont envie de faire et de les accompagner dans cette voie. En tous cas, ça a été la démarche qu’on avait avec leur maman. Le plus dur, c’est que quand ils font du rugby, tu t’inquiètes parce-que tu te dis qu’il y a beaucoup de risques. Il y a le risque de la blessure, de la blessure grave, il y a le risque qu’ils soient tentés de transgresser les règles ce qui est particulier parce-que tu n’as pas une maîtrise totale de ce paramètre. Tu ne sais pas s’ils sont capables de franchir ce pas et toucher des produits interdits parce qu’ils ont envie de s’accomplir via leur discipline sportive ou si c’est parce qu’ils ont envie de te faire plaisir à toi en étant performants ou autres. Donc, on a toujours essayé d’établir un dialogue qui soit très proche, de mettre beaucoup de connivence dans nos relations et je leur aitout le temps dit que, s’ils voulaient jouer au rugby, ils jouent au rugby, que s’ils voulaient faire un autre sport, qu’ils fassent un autre sport. Quand ils étaient à l’école ou au collège, dans leurs phases de développement, ils recherchaient leurs disciplines sportives donc, ils ont fait du multi-sport, du basket. Et à un moment donné, ils se sont dits  » on a envie de revenir au rugby  » donc, ils sont revenus d’eux-mêmes, ils se sont développés là-dessus. J’ai deux garçons qui ont des parcours un peu différents, ce ne sont pas les mêmes, ils n’ont pas le même caractère, ils n’ont pas la même relation avec ce jeu. Ils ont la même passion l’un et l’autre mais avec des objectifs qui sont différents. Ce que j’essaie de leur expliquer, c’est qu’ils soient toujours dans la recherche de plaisir, dans le respect de tout le monde, dans l’envie de s’épanouir et pas de me faire plaisir à moi ni à quiconque. Comme je le dis aux joueurs,  » faîtes-vous plaisir individuellement. Si vous vous faîtes plaisir, vous donnerez du plaisir, vous rayonnerez dans votre environnement. Ne cherchez pas à tous prix à faire plaisir « . Il faut avoir une part d’égoïsme sans être égocentrique, c’est un peu cette limite à ne pas franchir. Mais ce qui est inquiétant aujourd’hui, c’est qu’on a tendance à oublier la prise de plaisir. 

 

Malheureusement pour toi, tu as vécu il y a deux saisons quelque chose qui, je pense, restera toujours ancré dans ta carrière. Ca a été le décès d’un joueur adverse d’Aurillac, le petit Louis Fajfrowski lors d’un match amical contre Rodez. J’imagine que l’homme, l’entraîneur a été touché mais aussi le père. A un moment donné, tu as du un peu transposer les choses dans cet événement qui a été poignant pour toi et qui a marqué à jamais ta vie ? 

 

Oui, ça a été un moment très, très dur, très, très dur à vivre, très, très dur à comprendre. Est-ce nécessaire de chercher à comprendre un drame comme celui-ci ? On va éviter de revenir dessus. 

 

Ce n’est ni refermé ni cicatrisé et ça ne sera peut-être jamais refermé ? 

 

Ce n’est pas ça. Evidemment, tu fais des projections et dans ces projections, tu te dis … Les mots sont durs à trouver, vraiment, c’est un tumulte de souvenirs. Mais j’avais été fortement touché par la démarche de Mr et Mme Fajfrowskiqui avait pris soin et qui avait eu énormément, ce n’est même pas du courage, il n’y a pas de terme, pour établir un contact avec moi et notamment pour témoigner de leur bienveillance sur le joueur qui faisait partie de notre effectif, qui était rentré en contact avec Louis sur le terrain. Ce n’est pas évident d’en parler, Mr et Mme Fajfrowski avaient été, je pense, tellement forts, tellement admirables que, tu vois, encore aujourd’hui, les mots ne viennent pas. Ce qui pourrait être convenable de dire, c’est qu’espérons que cela se reproduise le moins possible, tout simplement. On est tous impacté, nous évidemment moins que les très, très proches de ce jeune joueur qui était à l’orée, je ne vais pas dire d’une belle carrière, on s’en fout de ça, mais qui était à l’orée d’une vie avec des amis, avec des relations sociales, avec de l’amour, avec plein de choses, avec ses parents, sa compagne, tout ce que tu veux, c’est juste ça. On a stigmatisé dessus et je pense que c’était normal que ça soit fait comme ça mais il fallait aussi que nous, on protège notre joueur parce qu’il n’avait pas commis d’acte intentionnel. Ça a été quelque chose qui a été fait au mauvais endroit, au mauvais moment. Pour avoir parlé avec certaines personnes du corps médical qui avaient une incompréhension sur les résultats de ce qu’il s’était passé au niveau cardiaque et autres, tu te dis juste que c’était quelque chose dont les probabilités étaient tellement faibles. C’est juste ça, c’est quelque chose qu’effectivement tu essaies de ne pas oublier parce qu’on y pense chaque année, chaque jour. Ce n’est tout simplement pas évident d’en parler, je suis désolé de ne pas trouver de mots pour expliquer. 

 

Tu n’as pas à être désolé, c’est tout à fait normal que quelque chose comme ça soit encore très vivace en toi. On a aussi essayé de trouver des solutions, il y a quelqu’un que tu connais bien qui est Benjamin Bagate, qui essaie avec ses moyens, sa philosophie, ses idées, ses connaissances, de mettre en place quelque chose autour des skills dans les écoles de rugby. Tu as envie de participer à cette expérience de Benjamin pour faire de la prévention pour diminuer, atténuer, endiguer ce genre de problème qu’il peut y avoir sur un terrain de rugby ?

 

Je crois qu’on est tous amené à essayer de trouver des solutions ou tout du moins à apporter ou proposer des solutions même si, comme me le disait justement quelqu’un du corps médical, le risque zéro n’existe pas dans le sport et notamment dans le rugby. Mais la réflexion de Benjamin est louable, tu sens surtout poindre le fait que c’est un garçon qui est passionné par le jeu, passionné par les hommes et par le développement de ce sport. Il a une énorme contribution au monde du rugby et dans cette contribution aujourd’hui, il veut aussi apporter un plus à travers cette démarche. On doit tous, plus ou moins, être en mesure de proposer des choses, de faire peut-être un brainstorming suffisamment important. Parfois, des idées qui peuvent paraître saugrenues, inappropriées verront naître de bonnes perspectives au développement. Il y a pas mal de choses qui se font, pour développer les gamins à la motricité, pour avoir après un meilleure maîtrise de leur corps, une meilleur capacité d’observation, d’anticipation notamment avec Rugbytots, d’autres techniciens qui réfléchissent à ça et qui sont plus ou moins connus. Il y a toujours une sensibilité marquée dans l’approche du développement des joueurs et surtout des enfants à l’école de rugby. Quoi qu’il en soit, toutes ces velléités sont bonnes, c’est certainement le futur du développement du rugby avec des modifications de règles où des techniciens réfléchissent beaucoup pour essayer de diminuer ou de prévenir les risques de blessures sérieuses dans notre discipline. 

 

On peut maintenant imaginer que Benjamin Bagate vienne intervenir à l’école de rugby de Bédarrides ou que tu t’inspires de ce qu’il fait pour essayer d’amener un plus à l’EDR de Bédarrides ? 

 

Oui, toutes les initiatives qui auront un impact positif, il faudra s’en inspirer. Est-ce qu’on fera venir la méthode, est-ce qu’on s’inspirera de la méthode ? Je crois qu’en termes opérationnels, il est trop tôt pour s’en prévaloir, je n’ai pas encore eu l’opportunité de rencontrer les éducateurs du club et de voir leurs philosophies. Mais je crois qu’à partir du moment où les éducateurs ont les dispositions pour aller dans une école de rugby, c’est qu’ils ont aussi la volonté de transmettre, d’apprendre dans les meilleures conditions qui soit. Eu égard à cela, il faudra s’inspirer de toutes ces bonnes initiatives. 

 

La transition est toute faite. Tu es arrivé à Bédarrides, un club qui s’est structuré, qui est monté et qui a acquis le maintien la première année. Cette saison, ils étaient à fleur du Du Manoir, ils étaient un peu loin pour y arriver mais c’est quand même une très, très belle performance. J’imagine que tu es arrivé avec tes préceptes et ton projet de jeu. Est-ce qu’en parlant d’Eric Balhadère, tu vas t’inspirer à  Bédarrides de son précepte qui est le plaisir avant la réussite ?

 

 Il y a deux choses qui ne sont pas sur la même phase. Déjà, c’est qu’un club a souvent des objectifs de résultats et que toi, tu as souvent à faire comprendre à ton équipe qu’il y a des objectifs de moyens prioritaires parce-que les moyens te permettent d’obtenir des résultats. Si tu ne te focalises que sur les résultats, tu en oublies souvent les moyens. Pour exemple, je vais te dire que Rafael Nadal ne se focalise pas sur l’issue du résultat mais se focalise uniquement sur le point qu’il va devoir disputer pour éviter d’avoir à trop gamberger, à trop réfléchir, à trop se projeter en avant. Et c’est pour ça que la démarche de préparation mentale est de plus en plus importante aujourd’hui dans le développement individuel d’un joueur comme dans le collectif d’une équipe. Arrivé avec un projet de jeu théorique uniquement basé sur sa propre volonté de faire les choses, c’est bien mais j’y vois certaines limites, c’est qu’il ne tient pas compte du potentiel joueurs que tu as. Je crois que c’est Christophe Laussucq qui disait  » les techniciens étrangers arrivent dans le championnat français avec leurs projets de jeu sans tenir compte de la population dont ils disposent et ils essaient parfois de faire jouer des joueurs contre-nature ou qui n’ont pas les capacités à faire ce qu’ils souhaitent « . C’est pour ça que beaucoup, beaucoup ont été en échec. Je crois surtout et peut-être qu’on partage une partie de la réflexion là-dessus, c’est qu’il faut tenir compte de l’existence, appuyer sur les points forts. Maintenant, il ne faut pas renier non plus ses propres volontés ou ses croyances pour avoir la volonté de développer un jeu. Je suis basé sur un jeu de mouvement, j’apprécie beaucoup qu’à partir du moment où le jeu est lancé, que quand le désordre s’opère, il soit le plus organisé possible mais que les joueurs aient aussi la capacité à faire des passes et à déplacer le ballon pour aller chercher l’espace disponible davantage que de se heurter à un mur ou de réciter pour réciter des schémas de jeu. 

 

La part instinctive du rugby ? 

 

Non, l’observation, l’adaptation et également la capacité à anticiper. C’est un jeu qui doit être basé sur la vitesse, plus tu te déplaces rapidement et plus tu vas vite, mieux c’est. Sur un terrain, il y a un ballon, il y a 30 joueurs, tu as un seul porteur de balle à un instant T, il y en a 14 qui doivent se déplacer sans ballon pour permettre au porteur de balle de bien jouer et tu en as 15 en face dont l’objectif est de tout faire pour stopper le déplacement du ballon et essayer de le récupérer. Donc, tu t’aperçois que tu as 29 joueurs qui n’ont pas le ballon mais qui ont un rôle prépondérant voir fondamental. Si tu es dans une phase où tu peux faire comprendre tout ça aux joueurs, les amener dans des conditions à se développer individuellement et collectivement, à avoir des réflexes acquis de la même façon, peut-être que tu auras un temps d’anticipation et d’avance sur l’adversaire qui te permettra d’être plus efficace. Bien entendu, il y a encore une grande part de théorie dans ce que je dis parce qu’il y a beaucoup de choses qu’il faut minorer, notamment est-ce que le joueur a la ressource individuelle, technique pour y arriver. Donc, tout l’intérêt de développer l’aspect technique, tactique, stratégique, physique et mental, les 5 piliers de développement du jouer et d’une équipe. On s’attellera à faire ça mais il n’y aura pas de révolution, je suis conscient que le travail qui a été fourni jusqu’alors par les entraîneurs en place cette saison comme tous les entraîneurs et les éducateurs qui ont eu entre leurs mains les joueurs qui œuvrent sur le terrain, que ce soit à Bédarrides-Châteauneuf-du-Pape, Rouen ou à Bayonne, peu importe, ils ont tous contribué à la construction d’un club. Après, tu as un paramètre qui est non négligeable, c’est ce que je disais il y a quelques temps à l’un de tes confrères, c’est que c’est à moi de m’imprégner de l’ADN de ce club, ce n’est pas uniquement au club à s’adapter à mes convictions et mes croyances. C’est d’abord à moi de faire preuve d’une grande humilité, de découvrir et de comprendre quel est l’ADN de l’ASBC. Parce-que  Bédarrides-Châteauneuf-du-Pape est un club avec un passé et ce passé, il ne faut pas l’enlever. Il faut s’appuyer dessus pour continuer à évoluer et je peux oser dire, a essayé de le faire progresser. Mais, si tu oublies ce qui a été fait avant, c’est le meilleur moyen d’aller à l’échec. 

 

Tu as quasiment lu dans mes pensées parce-que ma question suivante concernait le supplément d’âme qui se dégage de ce club de Bédarrides. On sait qu’il y a un public bouillant, que c’est un club qui ne laisse pas insensible. Ça a aussi participé à ton choix ? Parce qu’on sait que ces clubs qui ne laissent pas indifférents, ce sont souvent ceux à qui on trouve un charme fou

 

Oui, c’est la Provence, c’est le sud-est. Il ne faut pas oublier qu’il y a trois saisons en arrière, ce club a décroché un titre de champion de France de Fédérale 2, qui a vécu une aventure humaine et sportive exceptionnelle. Je crois que ce titre a récompensé aussi tout ce qui a été fait dans le passé. Il a permis de sacraliser le fait qu’un titre, ça valait quelque chose et que ça permettait de mettre en lumière un club qui a toujours évolué avec cet ADN, avec beaucoup de convictions. Il faut continuer cela, il faut rendre hommage à toutes les personnes qui ont œuvré dans ce club. J’ai en souvenir évidemment beaucoup de matchs, quand j’étais joueur et que j’étais dans le département voisin des Bouches-du-Rhône, où je jouais en rouge et bleu ou que j’entraînais l’équipe qui était en rouge et bleu à Châteaurenard. Je sais que c’était souvent des matchs qui étaient spectaculaires. Spectaculaires avant, spectaculaires pendant parce qu’il y avait ce côté derby, ce côté de suprématie au niveau du territoire. Je crois que j’ai tendance à dire que ce sont les deux clubs qui étaient les meilleurs ennemis et qui, malgré tout, ont beaucoup de concordances. Maintenant, tu évolues au fur et à mesure dans ta vie, dans les clubs où tu es. Tu gardes beaucoup d’affection et de souvenirs mais une institution est toujours plus forte qu’un individu. Moi, j’étais attaché aux hommes qu’il y avait dans un club davantage qu’au club en lui-même parce-que c’est la concordance des personnes qui fait que tu apprécies la collaboration avec ces personnes et qui fait que le charme du club dans lequel tu évolues soit le plus important pour toi. Ce sont juste ces principes qui font que j’ai la chance d’aller dans un club dont je connais beaucoup de choses, de l’extérieur, la vitrine représente quelque chose. Maintenant, il va falloir rentrer dedans, il va falloir connaître ces personnes, il va falloir comprendre comment elles en sont là, comment elles font pour œuvrer pour le club au quotidien et c’est toute cette phase de découverte qui, pour moi, est plus qu’appréciable. 

 

On sait que tu as été en contact avec un club qui a un parcours un peu analogue à Bédarrides. Ils sont montés en même temps en Fédérale 2, ils se sont maintenus l’année dernière dans la même poule. Cette année, ils étaient aussi à peu près au même niveau que Bédarrides, juste une place au-dessus car ils étaient 6es mais dans le même niveau de progression. Qu’est-ce qui a fait que ça ne matche pas avec le CS Beaune ? Qu’est-ce qui a manqué à ce club par rapport à Bédarrides pour que tu plonges dans l’aventure ? 

 

C’était juste une question de moment. J’ai eu la chance et le privilège qu’André Goichot, le président du CS Beaune, sollicite ma venue dans son club mais c’était au mois de Septembre, la saison était déjà commencée. Et puis, je trouve qu’ils avaient un très bon équilibre au niveau sportif, le travail fait sur place est de très bonne qualité. La preuve, ce sont les résultats qui plaident en cette faveur. Et je voyais le fait que l’équilibre qui était en place entre la gouvernance du club et le staff risquait de pouvoir être amené à balancer négativement parce-que ce n’est peut-être pas le moment que d’arriver en cours de saison. Ça aurait pu être considéré comme quelque chose de négatif. 

 

Qui remettait un peu en question le travail déjà accompli ? 

 

Oui et le but était de ne pas rentrer dans cette phase conflictuelle ou avec les personnes ou les entités dans le club. C’est ce que j’ai expliqué au président qui est quelqu’un d’absolument charmant, d’exceptionnel et on sait tout ce qu’il fait pour son club qui a l’air d’être un club très, très attachant. Effectivement, il y a des similitudes entre  Bédarrides-Châteauneuf-du-Pape et Beaune, peut-être que le futur réservera des oppositions et peut-être que ce sera l’opportunité de créer un trophée symbolique entre deux fiefs qui sont des fabricants de vins exceptionnels et réputés dans le monde. 

 

C’est la question que j’allais te poser. Beaune, Châteauneuf-du-Pape, tu ne nous ferais pas quand même la tournée des vignobles ? 

 

Je ne sais pas si c’est une chance ou pas. J’adore le vin, je suis amateur mais non connaisseur, je ne suis malheureusement pas capable de déceler quels sont les cépages qui composent un vin ou quoi que ce soit. Moi, j’apprécie juste de le déguster mais, pour que ça prenne toute sa saveur, il faut pour moi le déguster avec des gens autour que tu aimes et avec qui tu as envie de passer de bons moments. Je préfère boire un vin des terroirs avec des amis que de me retrouver à boire un très grand vin seul ou avec quelqu’un qui serait une personne pour laquelle je n’ai pas spécialement d’affection. Donc, c’est juste ça et effectivement, en Bourgogne, il y a des vins qui sont remarquables. 

 

Faits par des passionnés aussi et c’est ça qui est remarquable, le fait que ce soit des passionnés qui le font, comme dans le rugby

 

Voilà, ce sont des gens de la terre qui ont une considération importante pour le travail parce-que c’est un travail sans relâche. C’est quelque chose qui te ramène constamment à tes propres limites et à ta propre détermination. C’est quelque chose de noble, non pas dans ce qu’il permet de produire mais dans sa façon d’établir un rapport au travail et ça force le respect, tout simplement. 

 

On va essayer de terminer sur quelque chose de léger, cela fera du bien dans la période que l’on traverse. On a une proposition à te faire au Mag Sport : quand tu reviendras à Châteaurenard avec Bédarrides parce-que logiquement, si les poules sont bien faîtes, Bédarrides et Châteaurenard seront dans la même poule en Fédérale 1 la saison prochaine, en espérant que les deux clubs y soient et c’est tout le mal qu’on leur souhaite, on peut te demander une petite Go Pro ? Parce-que ça risque de valoir son pesant de cacahuètes quand le car va arriver, que tu en descendras et que rentreras dans le stade de Châteaurenard. Il risque d’y avoir quelques murmures dans les tribunes ? 

 

Je ne sais pas, je pense que le match s’opérera

 

Ça fait partie du jeu ? 

 

Oui mais, je crois qu’aujourd’hui, depuis que j’ai quitté Châteaurenard, de l’eau a coulé sous les ponts. Il y a de nouvelles personnes à la gouvernance du club, il y a de nouvelles personnes qui sont dans les tribunes, il y a de nouveaux joueurs. Ce sera un match entre Bédarrides-Châteauneuf-du-Pape et Châteaurenard ou entre Châteaurenard et Bédarrides-Châteauneuf-du-Pape et non pas un lien entre l’entité contre laquelle on jouera et moi-même. Il y aura peut-être un petit peu de passion entre les personnes (rires). 

 

La passion et le folklore, c’est un peu ce qui fait la passion de notre sport ? 

 

Bien entendu, ça, il en faut, c’est obligatoirement la nécessité profonde à entretenir pour que ce folklore perdure. Evidemment sans débordement mais ce folklore est important et ça te permet aussi d’attirer du monde. Donc, si tu attires du monde, tu fais des recettes qui sont un peu plus importantes sur ce type de confrontations. Si en plus tu es dans une période où le beau temps est au rendez-vous, tu sais que ça draine minimum 3 000 personnes au stade et c’est important. 

 

On va finir en te souhaitant le meilleur dans ces périodes, de prendre soin de toi, de tes proches et de tous ceux que tu aimes. Et puis, pour clôturer comme d’habitude au Mag Sport sur une note d’humour, au confluent de la Sorgues et de l’Ouvèze, il y a un chanteur qui n’est pas loin et qu’on adore, c’est Renaud. Si tu nous envoies un petit maillot de Bédarrides dédicacé par Renaud, tu auras notre gratitude éternelle ! 

 

J’espère. J’ai malheureusement vu dans les médias qu’il était hospitalisé pour avoir justement été contaminé par ce virus. 

 

Je n’avais pas vu l’info, tu nous l’apprends

 

En espérant qu’il puisse en sortir comme en espérant que toutes les personnes, qu’elles soient connues ou non connues, puissent traverser cette période avec le moins de décombres possible. C’est quelque chose qui va impacter les vies de beaucoup d’entre nous. Gageons que cela puisse prendre fin le plus rapidement possible et que ça se fasse avec le moins de victimes possible. C’est quelque chose de tellement particulier que je souhaite à tout le monde de pouvoir s’en sortir le plus rapidement et le plus sereinement possible. 

 

C’est tout le mal que l’on souhaite à tout le monde et on espère qu’avec David Lelièvre et toute la bande de l’ASBC, vous aller très prochainement refaire vibrer le stade des Verdaux, que cette épidémie du coronavirus sera derrière nous et qu’on saura en tirer les leçons et aussi les conséquences

 

Merci beaucoup

 

Propos recueillis par Loïc Colombié

https://hearthis.at/radio.albiges/mag-sport-31-mars-2020/

Retrouvez l’itw audio intégrale d’Arnaud Vercruysse lors de l’émission « Le #MagSport – RadioAlbiges » du 31 mars 2020.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s