Christophe Hamacek, alias le sorcier béarnais, est de ces personnages iconoclastes du rugby qui font le sel et la saveur de ce sport. Celui qui dans un futur proche devrait officiellement voguer vers la sélection tunisienne, nous a accordé au coeur d’un été qui est la croisée des chemins de sa longue et belle carrière, un entretien grand format. Cheminons tout au long de cette interview avec un nomade du rugby aux milles et une vies, nous menant tant dans la boîte à souvenirs d’un passé émaillé d’heures de gloire, qu’au mitant d’un présent bouillonnant, sans oublier les perspectives d’un futur qu’ il espère rayonnant. De cognac à Béziers sans oublier Langon, Floirac, Rouen ou encore Tyrosse, celui qui a mené plus de mille joueurs aux combats de l’ovalie, nous mène sur le tapis volant d’un parcours de vie ponctué de moultes péripéties.

Christophe Hamacek, après une saison à Floirac ponctuée d’une montée et d’une 1/2 finale de fédérale 1, quel est le bilan que tu tires de cette aventure en périphérie bordelaise ?
Pour moi, c’est un échec. On visait le titre de champion de France, on ne l’a pas eu, donc l’objectif n’est pas atteint. Je sais que de l’extérieur, une montée et une demi-finale dès la première saison, ça peut paraître comme une réussite. Mais nous, en interne, on s’était fixé plus haut, et je ne vais pas m’en cacher.

Mais je fais toujours la part des choses entre le résultat et le chemin parcouru. Le groupe a été au rendez-vous toute l’année, l’identité de jeu est là.

Un regret de ne pas avoir décrocher un troisième titre de champion de France cette saison après ceux glanés avec Langon en 2023 (fédérale 1) et 2024 (Nationale 2).
Ce qui me motive avant tout, c’est les titres, je ne vais pas vous mentir. Après, ça ne veut pas dire que le reste n’a pas de valeur : le collectif, l’état d’esprit, c’est ce qui permet d’aller chercher ces titres. Mais au fond, oui, c’est le résultat qui me fait vibrer.

Tu as décidé de ne pas rempiler avec Floirac, quelles en sont tes motivations ?
C’est un choix personnel, lié à l’évolution du projet. Je garde une immense gratitude envers le club, le président, les joueurs, pour cette première saison qu’on a vécue ensemble. Mais un projet sportif, ça se construit avec des moyens qui accompagnent l’ambition, et aujourd’hui je sens que ce n’est plus tout à fait le cas. On parlait d’un centre d’entraînement, d’un budget pour structurer le club sur la durée. Ces éléments n’ont pas suivi. Je respecte les choix du club, chacun a ses contraintes,mais j’ai besoin d’aller où le projet est pleinement aligné avec mes objectifs.

Tes deux «frères » et véritablement amis, Nicolas Cabannes et Anthony Audignon vont assurer la continuité à Floirac. J’imagine que tu auras un regard bienveillant à leur encontre et sur le parcours qu’ils effectueront en Nationale 2?
Nicolas et Anthony, ce sont de véritables amis. Nicolas a déjà l’expérience de manager, une vraie vision du jeu et de l’entraînement au haut niveau. Anthony débute mais ensemble, ça fait un grand duo. Le recrutement est bon, le collectif est en place : je les vois jouer la qualification et les phases finales. Je serai leur premier supporter.

Tu es pressenti pour prendre à court terme, les destinées de la sélection Tunisienne? Info ou intox ?
Les choses sont très avancées, et je pense que l’annonce officielle ne devrait plus tarder. C’est un beau projet, une belle opportunité, et j’ai hâte de commencer et de passer à l’action.

Si tel était le cas, quel sont tes objectifs et la philosophie que tu veux imprimer à cette sélection ?
Ma philosophie serait simple : m’appuyer sur l’ADN des joueurs tunisiens. Ce sont des joueurs extrêmement généreux, vaillants, très agressifs en défense — cette combativité-là, c’est une richesse, et je veux construire autour. Après, il y a une chose que je veux leur transmettre avant tout, c’est le goût de gagner. Et l’objectif, il est clair : aller jouer la Coupe du monde 2031 aux États-Unis. C’est ça, l’horizon vers lequel on doit tous travailler dès le premier jour. »

Comment se sont noués les contacts avec la fédération tunisienne ?
J’ai entraîné beaucoup de joueurs tunisiens dans ma carrière, de Sabri Gmir et Momo Boughamni à Béziers jusqu’à Achref Ben Hamouda cette saison. Ils ont supporté mon impétuosité pendant des années, et ce sont eux qui ont fait le forcing pour que je prenne la sélection. Ça me touche, ça veut dire qu’il y a une vraie confiance qui s’est installée.

Le rugby au Maghreb et en Afrique est en plein essor, c’est un challenge assez excitant que d’amener ta pierre à l’édifice ?
C’est un challenge très excitant. Une compétition que je ne connais pas, la Coupe d’Afrique, avec des nations comme le Zimbabwe, la Namibie ou le Kenya que je découvre. Et un point d’orgue : une potentielle qualification pour la Coupe du monde, que je n’ai vue qu’à la télé jusqu’ici. C’est exactement le genre de défi qui me fait vibrer.
Le métier de sélectionneur sans être fondamentalement différent techniquement, présente un mode de coaching différent avec des joueurs a disposition uniquement sur des plages courtes et espacées, ça va être un vrai changement de paradigme pour toi qui etait habitué a côtoyer tes joueurs quasi quotidiennement.
Oui, c’est un vrai changement de paradigme. Ça demande plus de préparation, plus de suivi individuel des joueurs, qui pour la quasi-totalité évoluent en France. Le temps ensemble sur le terrain sera plus court, donc il faudra être beaucoup plus dans l’anticipation. C’est un autre métier, dans le fond, mais c’est aussi ça qui est stimulant.

Continuer à être coach en parallèle dans un club est il envisageable dans l’immédiat ?
Oui, c’est même souhaitable. L’idée validée avec la fédération, c’est de regrouper le maximum de joueurs dans une même zone géographique, ou même un club, pour les entraîner bien plus régulièrement qu’un stage de 10 jours avant un test-match. Continuer à coacher en club s’inscrit pleinement dans cette logique.

Durant ta carrière de coach tu as connu de nombreux club dont Tyrosse, Béziers, Cognac, Rouen, Langon et Floirac, lequel gardera un place particulière dans ton coeur, le jour où tu raccrocheras ?
J’ai la faculté de toujours garder les choses positives. Je dis souvent à mes joueurs que la vie, c’est un roman dont on connaît déjà la fin : le héros, il meurt. Alors j’essaie de vivre de belles aventures partout où je passe.

À Tyrosse, il y a eu deux demi-finales pour l’accession en Pro D2 avec un dénouement contre Béziers dont Cédric Marchat se souvient encore !( ancien arbitre de Top 14, président de l’UNAR Union nationale des arbitres de rugby)

À Cognac, on perd cinq points au classement sur une bagarre, et c’est Dax qui se qualifie à notre détriment. Je pense que cette année-là, on avait les moyens de monter et d’avoir le titre.

À Béziers, ce fut pour moi la plus belle aventure. Quand j’arrive en novembre, deux duos d’entraîneurs ont déjà été licenciés, l’équipe est au plus mal. J’y ai vécu des moments intenses, j’ai adoré ce public bruyant, coloré et de mauvaise foi — à Béziers, tu peux être un dieu pendant une semaine, et la semaine suivante tu es bon à jeter au canal du midi. Mais je crois que ce club, qui fut l’un des plus grands de France, correspondait à mon état d’esprit. C’est là que j’ai vécu mes meilleures années.

À Langon, deux titres consécutifs, c’est unique : l’année précédente, le club se maintenait péniblement, et avec Romain Cabannes, on a fait du bon boulot.

À Rouen, j’ai trouvé des gens formidables, j’ai beaucoup aimé la ville. Mais le management anglo-saxon ne me convenait pas. En décembre, j’ai donné une interview au Paris Normandie où je disais que les collègues entraîneurs se prenaient pour des chercheurs du CNRS, alors qu’on est juste trop bien payés pour faire jouer des mecs avec un ballon. (rires) Le samedi qui a suivi, j’étais licencié !
Béziers a connu des tumultes ces derniers mois quel est ton sentiment ?
Ces derniers mois ont été difficiles pour l’AS Béziers, et en tant que supporter, je ne peux pas cacher mon inquiétude. J’ai beaucoup de mal à croire au projet porté par ces investisseurs étrangers. J’ai le sentiment qu’ils sont davantage attirés par ce que le club peut leur apporter que par l’envie de faire grandir l’ASBH. J’espère me tromper, mais jusqu’à présent, je n’ai aucune confiance en leur démarche. L’AS Béziers mérite des dirigeants qui mettent le club, son histoire et ses supporters au premier plan. Servir le club devrait toujours passer avant les intérêts personnels.

Tu as mené Cognac jusqu’en Nationale, mais depuis des périls économiques et sportifs on fait rentrer le club dans le rang. As tu l’impression d’un certain gachis?
Il y a malheureusement beaucoup de clubs dans la situation qu’a connue Cognac. Je trouve que le Top 14 et la Pro D2 génèrent énormément de ressources, mais que celles-ci ne profitent pas suffisamment à l’ensemble de la pyramide du rugby.

Aujourd’hui, des clubs de Nationale, et parfois même de Nationale 2, fonctionnent quasiment comme des structures professionnelles, sans bénéficier des mêmes leviers financiers : droits télévisés, accompagnement de la Ligue ou de la Fédération… Cela crée un déséquilibre qui mérite d’être posé sur la table. Peut-être faudra-t-il repenser l’organisation et le modèle économique de ces championnats.

J’aimerais aussi que les clubs formateurs soient davantage soutenus. Ce sont eux qui font grandir les joueurs, transmettent les valeurs du rugby et assurent l’avenir de notre sport. Leur rôle est essentiel et mérite une meilleure reconnaissance, y compris sur le plan financier.

Langon restera à ce jour le club ou tu as eu la plus grande réussite sportive avec ces deux titres et cette année historique en Nationale. Es-tu toujours en contacts avec les acteurs de cette épopée et à froid comment analyses tu cette aventure ?
J’ai encore régulièrement des nouvelles de plusieurs joueurs de cette époque. Certains m’appellent, d’autres m’envoient des messages, et cela me fait toujours plaisir d’échanger avec eux. Ces liens sont précieux et montrent que ce que nous avons vécu ensemble allait au-delà du terrain. Avec le temps, les contacts se font forcément un peu plus rares, chacun poursuit son chemin. Mais cela n’enlève rien à ce que nous avons construit.

Avec Romain Cabannes et tout le groupe, nous avons écrit une très belle page de l’histoire du club. Les deux titres et cette saison en Nationale sont là pour en témoigner. L’histoire ne s’effacera pas, et je suis fier de ce que nous avons accompli ensemble.
La saison passée avant de t’engager avec Floirac, tu étais dans la short list du SC Albi. Est ce un regret pour toi de ne pas avoir réussi à convaincre les dirigeants de la pertinence du projet que tu voulais porter ? Et qu’as tu pensé de la saison des jaunes et noirs sous la houlette de Kevin Boulogne, Flo Fourcade et Théo Siboul ?
Oui, bien sûr. Albi est un club qui possède une véritable identité et des valeurs auxquelles je suis sensible. C’est un projet qui m’aurait beaucoup plu et j’aurais été très heureux de pouvoir y entraîner.

Concernant leur saison, je tiens surtout à féliciter Kévin Boulogne, Florent Fourcade, Théo Siboul ainsi que l’ensemble des joueurs. Terminer premiers de la saison régulière et atteindre les demi-finales est une très belle performance, qui récompense un vrai travail de fond. Ils ont réalisé une excellente saison et cette reconnaissance est largement méritée. Je leur souhaite de poursuivre sur cette dynamique et de réussir à franchir la dernière marche dans les années à venir.

On sait qu’une de tes grandes blessures dans le rugby, fut ton passage avorté à Agen dans un grand imbroglio économique, juridique et financier. Avec le recul et le virage qu’a pris le rugby pro, ne penses-tu à tes dépends, que tu as été un précurseur d’uses et coutumes s’inspirant du foot et qui malheureusement sont entrain de devenir la norme ou à défaut banale dans le rugby pro ?
Agen restera forcément un épisode marquant de ma carrière. J’aurais été très heureux d’entraîner ce club, qui fait partie des grandes institutions du rugby français. J’avais signé un contrat et je me projetais pleinement dans cette aventure.

Malheureusement, pour des raisons qui me restent encore aujourd’hui assez obscures, j’ai été écarté avant même de pouvoir exercer mes fonctions.

Avec le recul, je préfère retenir que ces situations rappellent à quel point le rugby professionnel a évolué. Les enjeux économiques et les décisions prises en dehors du terrain ont pris une place considérable. Je ne sais pas si j’ai été un précurseur de ces pratiques, mais je constate qu’aujourd’hui ce type de situation est malheureusement moins exceptionnel qu’il ne l’était il y a quelques années.

Cela ne nourrit aucune rancœur de ma part. J’aurais simplement aimé avoir l’opportunité de défendre mes idées sur le terrain. C’est sans doute le seul vrai regret que je garde de cette histoire.

Comment vois-tu l’évolution du rugby (techniquement, économiquement ou encore humainement) dans la décennie future ?
Je pense sincèrement que les championnats français sont aujourd’hui ce qui se fait de mieux dans le monde. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion d’assister à des rencontres de deuxième division anglaise et, très franchement, le niveau m’a semblé comparable à celui de la Nationale 2 française. Cela montre la qualité et la profondeur de notre rugby.

En France, les passionnés ont cette chance de pouvoir assister à des matches de très haut niveau, aussi bien en Top 14 et en Pro D2 que dans les championnats amateurs. C’est une vraie richesse et une force pour notre rugby.

Je suis convaincu que si les ressources générées par le rugby professionnel sont mieux redistribuées vers les divisions inférieures et les clubs formateurs, notre sport continuera de grandir. Il a encore une formidable marge de progression.
J’irai même plus loin : je pense que le rugby peut encore gagner énormément en popularité. Il conserve des valeurs de respect, de solidarité, d’engagement et de convivialité qui parlent aux gens et qui sont parfois moins présentes dans d’autres sports. Si nous savons préserver cette identité tout en poursuivant son développement, le rugby a tous les atouts pour continuer à séduire un public toujours plus large.

On sait que tu aimes dire qu’être entraîneur de rugby, ce n’est pas être chercheur au CNRS. On sait aussi que tu préfères le sobriquet de «Sorcier Béarnais ». Quel est la différence entre un sorcier Bearnais et un chercheur au CNRS ?
Il n’y a aucune sorcellerie derrière le surnom de « Sorcier Béarnais ». Je pense simplement que l’équipe sera toujours plus forte que l’individu. Partout où je suis passé, j’ai essayé de construire des groupes capables de vivre et de gagner ensemble. Quand un entraîneur réussit à créer cette dynamique collective, il donne déjà à son équipe une grande partie des moyens de réussir.

Chacun a ensuite ses méthodes. Certains accordent une place énorme à l’analyse et aux datas. Elles sont utiles pour préparer un match, analyser un adversaire, prévenir les blessures ou suivre la performance, mais elles ne doivent jamais remplacer l’humain. On ne mesure pas avec des chiffres la motivation, le courage, le leadership ou l’envie de gagner. Un joueur peut avoir les meilleurs indicateurs physiques, être parfaitement préparé, si l’état d’esprit n’est pas là, il n’aura pas la même efficacité sur le terrain.

Je crois parfois qu’on donne trop d’importance aux données au détriment du ressenti et de la relation humaine. Une discussion avec un joueur, pour connaître son état de forme réel, son mental ou ses sensations, restera toujours essentielle.

Le rôle de l’entraîneur est aussi d’être un lecteur du jeu. Comme un joueur doit savoir prendre la bonne décision sur le terrain, l’entraîneur doit être capable d’analyser rapidement les forces et les faiblesses d’une équipe, de comprendre les profils adverses et de proposer les contenus d’entraînement adaptés.

J’aime dire que je suis un entraîneur du Sud-Ouest. Pour moi, une passe sautée dans ses propres 22 mètres n’est pas forcément une prise de risque : tout dépend de la lecture du joueur, de sa capacité à comprendre la situation et à prendre la bonne décision. Le rugby reste avant tout un sport d’intelligence, de confiance et d’hommes.

Certains peuvent te cataloguer comme un coach, survolté, passionné, parfois colérique ou tempétueux, voire mystique mais surtout d’une personne profondément humain ancrée dans ce convictions qui ne laisse jamais indifférent. Ce personnage du Sorcier Béarnais tu l’assume j’imagine, et est il le reflet du Christophe Hamacek à la vie civile ?
Au fond, je suis surtout un entraîneur passionné par le rugby et par les hommes. Plus d’un millier de joueurs entraînés à ce jour, et tant que cette flamme sera là, je continuerai d’arpenter les terrains. Je dis les choses facilement, parfois sans filtre, sans détour, et oui, ça peut monter très fort parfois — mais ça retombe tout aussi vite. Alors oui, je suis un mauvais perdant, un bon vivant, mais visiblement, quelqu’un que même les arbitres finissent par apprécier. Ce qui, avouez-le, relève presque du sortilège ! (rires)

Avant de refermer cette interview, je tiens à glisser un mot sur les frères Cabannes, Romain et Nicolas. J’ai eu la chance d’entraîner avec eux, et ce sont deux immenses techniciens, doublés de deux belles personnes, avec une grande connaissance du rugby, du jeu et, comme moi, cette sainte détestation de perdre.

Au plus haut niveau professionnel, il y a des entraîneurs qui n’ont ni leurs compétences techniques, ni leur qualité humaine, ni leur intelligence.

J’espère sincèrement les voir un jour au plus haut niveau, parce que ces deux-là n’ont clairement rien à faire en Nationale.

Propos recueillis par Loïc Colombié

Article en partenariat avec

















