#Edito – Quand la plume et le verbe fracassent des vies.

L’exercice du journalisme sportif s’exprime bien plus souvent comme une passion , une vocation qu’un métier tant il est exaltant de pouvoir narrer les émotions et les saveurs qu’ exalte le sport de par son essence. Mais comme toute activité qui sort du rationnel, l’étroitesse de marge entre raison et passion peut conduire le plus beau métier du monde, le journalisme, à détruire, fracasser, briser voire à tuer des vies, des familles et surtout des hommes ou des femmes. Comment un métier qui de part nature se doit de rechercher une cause noble, la vérité, peut-il dériver jusqu’à souiller ses fondements mêmes? Est-ce cette même vérité grisante quand certains ou certaines pensent la détenir, est-ce la société moderne et son flot d’informations continu avec son cortège de commentateurs webistiques qui entraîne cela ou est-ce tout simplement les affres de la nature humaine n’échappant pas bien entendu au journalisme, qui amène celui qu’on appelle parfois le quatrième pouvoir à franchir le rubicon de l’ignominie?

De Jacquet à Dominici .

Alors que samedi 27 Novembre 2021, Aimé Jacquet, le « Dieu » du foot français fêtera ses 80 ans et que le week-end dernier, la victoire des bleus de l’ovalie face aux redoutables All Blacks (40-25) nous rappelait qu’un an auparavant disparaissait tragiquement un feu-follet du Var ayant deux décennies plus tôt ouvert la voie au rêve de voir plus grand et fait vibrer une nation face à cette même Nouvelle Zélande , revenons sur ces deux destins croisés dont le dénominateur commun fut la vindicte médiatique qu’ils subirent de plein fouet . Pour « Mémé » Jacquet, le chemin commença par le septicisme avant de plonger dans la défiance et parfois jusqu’à l’acharnement viscéral des médias. Dans une ère anté réseaux sociaux, il est bon de se demander si la France aurait pu soulever la coupe du monde 98 si les tambours perpétuels et assourdissants de facebook et consorts étaient venus polluer la « Bulle de Clairefontaine» ?

A une époque où le web balbutiait et n’était pas encore installé dans la majeure partie des foyers, la cabale journalistique, en grande partie du journal l’Équipe souvent suivie dans une réflexe panurgien par le reste de la presse dont fut victime l’architecte de la plus belle victoire française, pourrait servir de bréviaire à toute personne voulant s’aventurer dans le journalisme. Car la violence verbale et épistolaire dont fut victime Aimé Jacquet, dans un temps pas si lointain où quelques titres (dont L’Équipe, France Football ou encore Onze Mondial) étaient au ballon rond ce qu’est la bible pour un ecclésiastique, peut porter à réflexion. Comment un homme, certes entouré d’une famille et de fidèles amis a-t-il pu traverser un tel torrent de railleries, de condescendance voire de méchanceté sans se fracasser ou même en garder des séquelles psychologiques? Comment malgré tout ces chasseurs de tête armés de stylos kalachnikov au coin du bois, n’ont il pas réussi à faire échouer un des plus beau moment de communion nationale sportive et sociétal? Tout simplement par la foi d’un homme en ses convictions tout comme aux valeurs de labeur qui lui furent inculquées que par l’adhésion d’un groupe d’hommes en un objectif commun. Il faut le rappeler, la bande à Zidane, Deschamps, Barthez, Djorkaeff and co était quasiment seule contre tous, heureusement guidée par un Berger connaissant le chemin tortueux de l’ascension vers la gloire.

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Je me souviens, en grand fan de ballon rond sortant du collège de cette une de l’équipe placardée dans la maison de la presse du Vigan d’Albi : « Et on joue à treize…? ». Ce titre est la quintessence de ce que la méchanceté ou l’acharnement peuvent faire écrire comme idiotie historique. La référence du sport français venait de décrier un précurseur pour avoir convoqué 28 joueurs au lieux des 22 réglementaires à l’époque , dans ce qui deviendrait quelques années la norme de toutes les sélections préparant une échéance internationale. Certes, le déchirement de voir partir 6 compagnons en catimini n’est pas le moment le plus humain d’une préparation de coupe du monde mais malheureusement, la simple rationalisation d’un football européen aux cadences infernales qui amenaient souvent certains de ses acteurs à finir sur les rotules leur saison en club. Aimé Jacquet n’a jamais voulu laisser de part au hasard, en bon ancien vert de Saint-Etienne ayant vu la génération lui ayant succédé dans le Forez, briser ses rêves de gloire européenne face au destin d’un stade écossais aux poteaux carrés. Mais le « Jacquet Bashing » a la mode 98 altérait souvent l’analyse des scribes et chroniqueurs de l’époque pour ne se concentrer que sur l’aspect primaire d’une décision, au lieu de s’évertuer à décortiquer quelle pouvait être la profondeur et le but ultime de tel ou tel choix . Malgré la souffrance de ses proches, malgré les blessures intimes qui en résulteront, Aimé Jacquet, tel les explorateurs des siècles antérieurs, a tracé son chemin sans se retourner avec juste l’ardente conviction de trouver les cimes au bout d’un chemin de croix médiatique.

La victoire du 12 Juillet 1998 a placé l’équipe de France sur le toit du monde et iconisé Aimé Jacquet en vénérable du foot français, rendant adulable ce que certains avaient exécrer quelques semaines auparavant. Mais que ce serait-il passé si Laurent Blanc n’avait pas marqué son but en or face au Paraguay ou si Di Biaggo n’avait pas fracassé d’un mine le montant de cage de Fabien Barthez à Saint-Denis? L’enfant de Sail sous Couzan, souvent raillé entre autre pour ses origines provinciales et modestes par une presse dont parfois le parisianisme oublie que les 3/4 des parisiens sont des enfants de provinciaux, l’a dit clairement : « Si je n’avais pas gagné la coupe du monde j’aurais déménagé à l’étranger, c’etait intenable , ça serait devenu insoutenable pour moi et mes proches .». Comment, pour du sport, un homme peut-il en arriver à des extrémités telles? Comment les affres subies par celui que tout le monde considère maintenant comme un Saint du football hexagonal, ne peuvent rester marquées en lui comme un sillon dans la terre de sa Loire natale ? Sa phrase quelques secondes après avoir soulevé le mythique graal dore du football en est la preuve totale : « Je n’oublierais jamais ce qui s’est passé. ».

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Pour Christophe Dominici, tout a commencé, a quelques semaines près quand le sélectionneur des Bleus porté en triomphe par ses joueurs reconnaissants , quittait le football professionnel en cet été 98. « Domi », dans le même théâtre que les cousins du ballon rond, le Stade de France, glanait son premier titre majeur et son premier fait d’armes, un brennus de champion de France quelques jours avant le début de la coupe du monde de foot. Amené par son mentor et ami, Bernard Laporte, dirigé par un président visionnaire, Max Guazzini, ce méridional au cœur tendre voyait sa jeune carrière véritablement débutée par une consécration certes plus modeste qu’Aimé Jacquet, mais qui le propulsait brusquement sur une cime d’où il pouvait apercevoir l’ex entraîneur des Girondins de Bordeaux .

Il est certain qu’un titre de champion du monde foot n’est pas comparable à une victoire en finale du championnat de France de Rugby, mais l’ivresse des sommets et les louanges médiatiques de Christophe Dominici furent le prisme inversé d’Aimé Jacquet qui, lui, avait été jeté aux orties avant d’être sanctifié. Car un an plus tard, dans la grisaille anglaise d’un mois d’octobre 99, l’homme aux 100 mille volts avait éclairé d’un soleil sportif communicatif le rugby hexagonal. De par un essai plein d’instinct, il rentrait dans l’histoire, avec ses coéquipiers comme ayant participait à écrire une des plus belles pages du rugby français. Avec cette victoire face aux All Blacks de Jonah Lomu, Tana Umaga, Andrew Mehrtens et cie, Christophe Dominici se retrouvait en finale de coupe du monde et propulsé lui aussi, au rang d’icône médiatique.

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Au gré d’une carrière qui l’aura plus souvent vu côtoyer le firmament que les abysses, la presse courait après cette bouille photogénique au parcours enviable qui assurait souvent la pérennité des ventes ou des audimats. Pis encore, à l’instar d’Aimé Jacquet (Canal +), la télévision en fît même un consultant de son sport (France TV Sport / Chaine L’equipe), tant l’analyse, le palmarès et le charisme de l’un ou l’autre leur assuraient une légitimité sans commune mesure. Mais alors qu’il traversait la quarantaine, carrefour significatif d’un parcours, tout en vivant une période de notre histoire moderne sidèrante, le confinement et son flaux lancinant de désocialisation , Christophe Dominici vu en un projet rugbystique «d’ampleur » un portail vers le véritable début de sa seconde vie. Malheureusement pour lui, la mariée semblait très belle voire trop belle et sous la robe se cachait verrues et pustules. Embringué dans une tentative de rachat d’un mythe de l’ovalie (Le grand Béziers et sa ribambelle de titres), par des investisseurs dont la supposée vertu pourrait être débattue plus longtemps qu’un sujet de philo au bac, le trublion du Stade Français fut happé par le rouleau compresseur médiatique. Tout d’abord par le haut tant l’astre du grandiloquent et du faste (présumé) dispose d’une force d’attraction sans pareille, puis vers les ténèbres tant l’impitoyabilité des rotatives, des claviers ou encore des talk-shows ne savent pardonner l’omission ou l’erreur même fortuite.

Dire que les médias et la presse ont poussé l’homme aux 67 sélections vers son destin tragique serait tomber dans la pratique inversée dénoncée dans cet édito. Mais soyons clairvoyants, on ne peut se cacher que cela n’a pas simplifié le chemin tortueux où se trouvait l’homme Dominici en ce mois de Novembre 2020. Tel le mythe grec de Sisyphe, la presse aime démonter ce qu’elle a adulé, grimpant une pierre au sommet de l’audimat pour parfois la fracasser au fond d’une plaine de railleries et de quolibets.

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Et maintenant ?

Pourquoi de tout temps les diverses sociétés qui se sont succédées ont-elles eu besoin de victimes expiatoires ou de boucs émissaires ? Pourquoi l’emballement d’un tribunal de la vox populi sur le web peut -il dégager autant de haine, de fureur et devenir le défouloir voire le catharsis des frustrations d’une époque? Pourquoi faut-il toujours repousser les limites du sensationnel pour être légitime professionnellement quand aujourd’hui on tient un micro, une plume ou un clavier? Ne serait on pas en train de perdre le fil conducteur d’un métier noble ou est-ce la déraison inconsciente d’un métier-passion qui pousse a toujours repousser les limites jusqu’à dépasser celles de la morale? Faudra-t-il qu’un athlète, un dirigeant ou un coach se suicide en direct sur facebook ou Instagram pour qu’une prise de conscience collective et corporatiste soit enclenchée ? Car à courir après le clic , le buzz et le sensationnel, dans cette course effrénée à la captation perpétuelle d’une auditoire assaillie et repue d’informations, ne perdons nous pas le sens pur du journalisme : la recherche de la vérité et la photographie d’une situation?

La presse, 4eme pouvoir non Officiel de nos démocraties, ne doit pas s’improviser en 3eme pouvoir, celui de la justice. Le journaliste procureur est il toujours un reporter ou devient-il inconsciemment le reflet d’une dérive populiste et réactionnaire du 21eme siècle ? Ces questions doivent être posées sans en faire des généralités car les pratiques sporadiques ne doivent pas entacher l’ensemble d’une corporation même si elles doivent être dénoncées et analysées . L’objet de cet édito n’étant pas de jeter l’opprobre sur tel ou tel titre de presse ou sur tel ou tel journaliste, il est bon de faire de l’introspection et bien entendu, au MagSport, nous sommes certainement tombés dans certaines des ornières précitées. Oui, notre couverture de l’affaire Cardona ou encore de la descente du SCA en Fédérale1 Élite, peuvent être sujettes à caution tant dans ces périodes électriques , personne ne pouvait plus discerner si la presse embrasait ses lecteurs ou si les lecteurs alimentaient le foyer médiatique. L’erreur, ou les erreurs, ne sont pas un crime bien entendu si elles ne sont pas reproduites et si elles sont perçues. Par contre, mettre un mouchoir sur des pratiques en se drapant dans la toge du « c’est l’air du temps » serait le pire mensonge intellectuel.

De la critique objective au dénigrement malsain, il n’y a qu’un petit pas, du lanceur d’alerte salvateur au délateur infect, il n’y qu’un petit fossé, certes. Mais n’oublions pas les sens premier de ce métier : la perception et le discernement . L’affaire Hamraoui n’est elle pas aussi révélatrice des dommages collatéraux qu’engendre l’empressement à sur-communiquer dans l’immédiateté ? Car en dépassionnant cette affaire extra-sportive, et ce malgré qu’il n’y ait eut aucun propos diffamatoire ou faits erronés reportés dans la presse, cette histoire aura, au delà de l’ignoble guet-apens subi par la joueuse du PSG et de ses répercussions physiques et psychologiques : déstabilisé une équipe, mis à l’index une joueuse internationale (Diallo) qui outre avoir subi les affres du non secret de l’instruction n’exerce plus son métier et sa passion et pour finir briser une famille (les Abidal.). Beaucoup d’effets de bord pour une affaire qui aurait peut-être dû être traitée non pas à froid ni à chaud mais à tiède. Non, la presse sportive ne doit pas invariablement s’autocensurer par peur ou par risque de déflagration humaine, mais ne serait-il pas salutaire de lâcher un tantinet la pédalé d’un accélérateur médiatique dont le taquet commence à s’user?

Car, quand le lecteur n’arrivera plus à faire le distinguo entre le quidam qui se prend pour un grand reporter et éructe à tort et à travers sur la toile et le professionnel qui se doit d’avoir une méthodologie et une déontologie, alors nous parlerons du journalisme au passé. Quand chaque jours un peu plus , conspirationistes, complotistes ou populistes en tout genre jettent leur défiance à la face de notre corporation, ne faisons pas de notre métier une poubelle à ciel ouvert. Jacquet, Dominici, Benzema, Deschamps, Hamraoui, Diallo, Abidal, sont des points de passage vers un tréfond qui se rapproche chaque fois que l’appât du Buzz dépasse la morale et la conscience. Oui, la presse vit dans le présent et l’immédiateté du fait de la terminologie même du mot actualité mais a aussi un devoir de mémoire. N’oublions pas que dans d’autres arènes que celles sportives, la politique, l’infamie médiatique a eu raison d’un ministre de l’intérieur et d’un premier ministre à des périodes bien distinctes de notre histoire. Roger Salengro et Pierre Beregovoy, préférant la voie du suicide à celle du lourd fardeau pour eux et leurs proches, de l’opprobre et du jugement populaire. Le président Mitterand, a une époque épurée de la caisse de résonance du web, avait parlé de « chiens » lors des obsèques de son premier ministre (Pierre Beregovoy) pour évoquer ceux qui avaient aidé à pousser le maire de Nevers dans la tombe. Prenons garde de ne pas devenir des hyènes affamées de clics au lieu d’être les sphinx de l’information. Certes, se sont souvent les armes qui tuent et parfois blessent, et si les mots et le verbe meurtrissent fréquemment, quelquefois malheureusement ceux-ci font aussi trépasser les âmes.

Article rédigé par Loïc Colombié

Article en partenariat avec

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