#Rugby / Henry Broncan le maitre Jedi de l’ovalie (Épisode I) : «Le rugby a été un fantastique moyen d’entraide sociale»

Il est des hommes qui transmettent le fluide du rugby dès qu’ils en parlent ou qu’ils en font mention , Henry Broncan en est indéniablement la quintessence. Surnommé le Maître Yoda de l’ovalie par Tom Patterson (Coach adj Dijon) ou le « Sorcier Gersois » par l’iconographie populaire, « Papy Broncan » est une des figures tutélaires du rugby français. A l’instar d’Obi-Wan Kenobi avec Luke Skywalker, Henry Broncan a su polir des diamants bruts comme Sofiane Guitoune ou Gaby Lacroix, a combattu tout au long de sa riche carrière, son bâton de pèlerin en main, pour la préservation d’une certaine optique du rugby. L’homme de Miramont, à l’instar des héros du film de Georges Lucas, dégage « la force », celle d’un rugby empli de convivialité, d’amour du jeu et surtout de certaines valeurs qui ont fait les lettres de noblesse de ce sport. Nous avons rencontré courant du mois d’octobre l’ancien coach d‘Auch, du SU Agen, du Sporting Club Albigeois et du Stado Tarbes Pyrénées, pour réaliser une interview grand format sur son analyse du rugby d’aujourd’hui. Découvrez avec nous dans notre triptyque du mois de novembre, le dernier Jedi de l’ovalie, le plus gersois des entraîneurs de rugby, Henry Broncan, l’ un des derniers défenseurs d’une certaine vision et d’un esprit magnifié du ballon ovale.

 

Henry, peut -on dire que vous êtes la figure de proue du rugby gersois, en clair l’icône d’une terre qui respire l’ovalie?

Vous savez, on est nombreux les entraîneurs gersois dans le rugby français. Alors, je ne sais pas si je suis le plus gersois. 

 

Vous êtes au moins une des coqueluches

 

Ça l’a été oui. On m’entend moins mais c’est normal. Enfin, je suis toujours entraîneur de l’équipe de Mirande-Miélan, dans mon pays, dans mon village. Je suis revenu chez moi, j’ai fait le tour de l’hexagone et maintenant, me voilà bien assis. 

 

Dans vos terres natales ? 

 

Ah oui, exactement, c’est ma terre natale, mon Miramont. (Sourires)

 

On sent toute la passion quand vous parlez de ces terres gersoises. Henry, l’année dernière, on vous avait laissé à l’épilogue de la saison 2018-2019 avec la fin que l’on connaît pour le Sporting Club Albigeois. Maintenant, une autre page est en train de s’écrire. Premièrement, une question très ouverte : que pensez-vous de ce début de saison de Fédérales 1 ? Quels sont les enseignements, quelles sont les équipes qui sont un peu forces en présence ? 

 

Je crois qu’on a toujours les mêmes en haut et les autres, un groupe au milieu bien sûr qui souffre, qui alterne les victoires et les défaites, et au fond, des clubs qui souffrent vraiment parce qu’ils ne sont tout simplement pas armés pour jouer à ce niveau-là. Je crois que, dans votre département, Mazamet est quand même en grosse difficulté, Graulhet est en train de se reprendre, Lavaur alterne le plus et le moins. Et bien sûr, Albi est dominateur comme il l’était l’an dernier, peut-être plus encore il me semble cette année. Il me semble que l’écart s’est creusé entre les plus forts et les plus forts et que, c’est quand même une division un petit peu dangereuse sur le plan du jeu, par rapport à l’engagement physique des équipes qui sont presque professionnelles, qui sont professionnelles d’ailleurs, et puis d’autres qui sont totalement amateurs. Et c’est tout à fait normal. Ça me paraît un peu dangereux. Je vois des scores larges et, bien entendu, ces équipes-là arrivent un peu à s’accrocher chez elles mais quand elles vont au Stadium par exemple, c’est 50 points, c’est le tarif.

 

Vous parliez d’Albi qui est sûrement plus fort que l’année dernière. L’expérience acquise dans la douleur l’an passé sert de moteur à ce groupe, qui est resté quasiment inchangé, du Sporting Club Albigeois. On a l’impression que, l’année dernière, il y avait trois têtes d’affiche : Rouen, VRDR et Albi, juste un petit peu en retrait, en embuscade et derrière, une meute. Cette année, on a l’impression qu’il y a une grosse meute de 8, 9 clubs qui peuvent prétendre à la montée en Pro D2. Ce fossé que vous évoquiez entre les plus petits et les plus grands pourraient peut-être évacué par une Fédérale 1 Elite ? Ce serait là la solution, que les clubs arrivent à se structurer ? 

 

Il me semble que c’est ce qui existait il y a deux ou trois ans, c’est à dire une sorte de de Fédérale 1 Elite d’une dizaine de clubs. Ce serait plus juste. Après, est-ce que c’est possible ? Je ne crois pas que c’est très difficile à faire. Et peut-être qu’aussi, ça préparerait mieux ces clubs-là à la montée. Ca les préparerait mieux car ils auraient quand même des matches plus difficiles à jouer, enfin des séries de matches beaucoup plus difficiles à jouer que ce qu’ils ont actuellement. Parce qu’actuellement, il est certain qu’Albi reçoit Lavaur, il n’y a pas de match. Ce sont des matches inutiles pour Lavaur, ce sont des matches inutiles aussi pour le Sporting. Alors qu’il y aurait une poule avec Tarbes, Blagnac, Bourg-en-Bresse bien entendu et les autres. 

 

Massy, Cognac, Dijon, Narbonne et j’en passe

 

Dax, Narbonne, Massy bien sûr,  il y a de quoi faire quand même, il me semble, un groupe de 10, 12 qui rendrait ce championnat un peu plus équilibré. Bon, ça ferait certainement des déplacements un peu plus longs avec quelques frais de déplacements. Mais, c’est tout à venant. Parce-que derrière, quand je vois Albi dont les espoirs jouent en élite, là-aussi l’écart se creuse. Parce-que, le niveau est beaucoup plus faible en espoirs normaux qu’en espoirs élite. Quand je vois les espoirs de Fleurance ou de Saint-Sulpice, c’est quand même très loin des espoirs d’Albi et c’est normal. 

 

Le grand débat à la Fédé, quand on parle de Fédérale 1 Elite, c’est que le curseur a plutôt été mis du côté financier et administratif. Qu’il n’y avait pas assez de clubs qui arrivaient à respecter les normes financières. Vous, vous seriez plutôt sur un côté sportif en disant que, même s’ils n’arrivent pas à respecter le cadre financier, le sportif doit primer ? 

 

L’argent, on peut quand même le limiter. Ce critère, on peut quand même le baisser un petit peu. Je pense qu’en montant en Pro D2, ces clubs seraient capables de résoudre ces problèmes financiers parce-que monter en Pro D2, cela signifie quand même des recettes supplémentaires, des droits TV, etc. Je crois qu’on pourrait limiter un petit peu cette limite. Bon, limiter les limites, ce n’est pas facile à dire mais c’est simple à faire. 

 

Il y a aussi un gros risque avec cette Fédérale 1. On voit que le fossé entre le haut de la Fédérale 1 et la Pro D2 se creuse, celui entre la Fédérale 2 et la Fédérale 1 se creuse. Il ne faudrait pas que cela devienne une ligue fermée qui ne porte pas son nom ? 

 

Je m’aperçois des difficultés de Valence-Romans, qui avait quand même une bonne équipe et qui connaît beaucoup de difficultés. Ils n’ont pas encore gagné un match (interview réalisé début octobre), ils s’accrochent mais ça doit être très difficile. Rouen, il y a d’autres moyens, on le sait, il y a d’autres soutiens, certainement, il y a cette volonté de les aider un petit peu. Rouen va peut-être s’en sortir mais bon, pour le moment … 

 

Ils sortent les rames aussi. Ce n’est simple tous les matins pour eux. 

 

Cette victoire sur Perpignan va leur faire beaucoup de bien, c’est certain. Mais c’est quand même très difficile pour eux et ils s’en aperçoivent. Après, on ne reviendra pas sur le passé. 

 

Il est trop douloureux pour les albigeois!

 

Je vous comprends mais il a été douloureux pour beaucoup de supporters du rugby dans notre pays. Il n’a pas été douloureux seulement pour les Albigeois. On s’est aperçu qu’en définitive, on pouvait pousser vers le haut, faire monter un club qui ne le méritait pas forcément sur le terrain.  

 

C’est vrai que ce malaise a eu un écho assez national, ce qui a été très surprenant. Il a dépassé le cadre du sud-ouest. 

 

Il n’a pas du tout été qu’albigeois. Quelques personnes dans le département me considèrent comme albigeois parce-que j’y ai été pendant 4 ans. Et ces gens-là, pensant à juste titre que j’avais toujours un sentiment assez fort pour le Sporting Club Albigeois, se sont presque excusés de la façon dont le Sporting a été éliminé. Après, on ne va pas rester là-dessus parce qu’il faut tourner la page. Il faut penser à autre chose mais il faut savoir que ces choses-là peuvent exister encore dans notre sport et ça, ce n’est pas bien. 

 

Une autre des grosses problématiques de notre sport, décriée de plus en plus par le monde amateur, c’est la pyramide des compétitions qui paraît ne plus être adaptée aux besoins de l’ovalie amateur actuelle. Est-ce que vous corroborez ce constat ? 

 

C’est vrai qu’on essaie de sauver un petit peu la pratique du rugby dans notre pays à l’heure actuelle. On ne peut pas lutter contre la chute des licences. J’espère tout simplement que l’effet coupe du monde va nous servir, qu’on ira au moins en quart de finale (interview réalisé en début de compétition) et que ça va nous relancer un petit peu. Mais, à l’exception des féminines qui elles vraiment, heureusement, nous permettent de combler quelques trous dans les chiffres que nous avons du nombre de licenciés, on a un rugby qui est en difficulté. C’est un sport que j’adore et c’est vraiment dommage qu’il soit en difficulté. Mais, si vous saviez au niveau de la Fédérale 2, tous les problèmes administratifs et autres, toutes les contraintes administratives, financières, sportives que nous rencontrons. En plus, cette année, on nous a changé les règles sur les plaquages notamment. C’est sûr que ce n’est pas forcément un mal mais le gros inconvénient, c’est que les joueurs sont bien sûr des accros des matches télévisés, actuellement de la coupe du monde, des matches de Top 14 et de Pro D2. Ils voient comment on joue à ce niveau-là et, plus ou moins consciemment, ils ont continué à avoir les réflexes c’est à dire les plaquages au-dessous des épaules, les blocages au niveau des bras alors que nous, on a plus que le droit de plaquer en-dessous de la ceinture. Ce sont toutes les complications qu’on fait. On n’a pas le droit non plus de plaquer à deux, on n’a pas le droit je le répète, de bloquer en haut. C’est extrêmement compliqué, beaucoup de pénalités. Les joueurs de Fédérale 2, Fédérale 3 et en-dessous doivent fournir beaucoup d’efforts, comme les entraîneurs. Mais, c’est très pénible. Et les contraintes administratives sont énormes, les championnats sont très compliqués. Nous, par exemple, on avait le droit de faire jouer dans la première phase qui vient de s’achever, que des joueurs que de 2002 ou 2003. Maintenant, on va avoir le droit de faire jouer en juniors des joueurs de 2001. On est toujours dans les calculs, il faut un ordinateur dans la tête. 

 

Bientôt, il faudra avoir fait Maths Sup pour être entraîneur de rugby ?

 

Vous savez, c’est difficile d’être manager, d’être dirigeant, d’être président. Pas grand-chose n’est fait pour aider ces gens-là, c’est très, très compliqué. Dans les écoles de rugby, nous avons des éducateurs bénévoles qui sont exceptionnels, qui se battent. Si vous saviez tous les changements qu’on peut leur faire faire entre le toucher deux secondes, entre les prises d’intervalles obligatoires. Moi, je m’aperçois simplement qu’on a de moins en moins de gros sur nos terrains parce-que ce rugby éducatif là les met sur la touche. Les gros dynamiques, ceux-là s’en sortent encore mais pas les gros rondouillards. On ne laisse pas à nos jeunes le temps de se former. Les grands un peu patauds, on les laisse de côté parce-que, tout simplement, il y a un effet de championnite au niveau des moins de 12, des moins de 14 et à ce niveau-là, il faut des rapides. Bien sûr qu’il faut des rapides encore en rugby mais ces bons gros après … Moi, j’ai cherché des piliers tout l’été. D’ailleurs, s’il y en a qui veulent venir du Tarn jouer dans le Gers. J’en ai un d’ailleurs du Tarn, un qui vient de Lavaur. Je vous jure qu’on a une sacrée pénurie de piliers alors que les piliers, c’était la force de notre département. Parce-que, je le répète, ces bons gros, on ne leur laisse pas le temps. Le jeu qui est pratiqué au niveau des écoles de rugby n’est pas un jeu qui correspond à des joueurs un peu lents, un peu lourds, un peu trop grands, un peu patauds et ces joueurs-là se découragent. Moi, j’ai vu des gosses me dire  » votre sport, il ne m’intéresse pas parce qu’on ne peut pas se plaquer « . C’est très compliqué de plaquer pendant un certain temps et ils viennent pour s’engager, pour plaquer. Ils disent  » on attendra. Puisque le plaquage ne sera autorisé qu’à partir de Noël, on reviendra peut-être en Janvier « . 

 

En écoutant vos propos, on a l’impression qu’en essayant un peu de copier ce qui se fait dans l’hémisphère sud, on est train de perdre notre âme, notre rugby ? 

 

Je ne sais pas, je n’irai pas jusque-là. Je sais qu’on demande beaucoup à nos éducateurs. On leur demande de se former, bien sûr qu’ils se forment mais, on ne voit pas que ces gens-là viennent bénévolement, entièrement bénévolement je le répète, le mardi soir, quelques fois le mercredi, tout le temps le samedi, deux fois par semaine et derrière ça, soirées de formation. Il me semblait que les conseillers techniques, ils ont certainement déjà beaucoup de travail car on doit leur demander beaucoup aussi, se déplaçaient auparavant. Ils allaient dans les clubs, ils allaient eux-mêmes faire les démarches. Là, il faut aller vers le club. Ce n’est pas facile pour quelqu’un de chez nous, de Nogaro, de Condom, de l’Isle Jourdain, d’aller sur Auch. Ce n’est pas commode, je rappelle que l’on a que des petites routes chez nous. Et, il ne faut pas oublier que ces gens-là travaillent et souvent, chez nous dans le département, les heures de boulot sont élastiques, on ne finit pas forcément à 18h le soir. 

 

Pour voir un peu le verre à moitié plein, on a vu le verre à moitié vide avec les défaillances qui parsèment le rugby français, le verre à moitié plein, c’est que le rugby reste indéniablement un grand vecteur de lien social dans nos campagnes et dans nos villes ? 

 

J’espère qu’il va le rester ! Mais là aussi, il faut faire très attention parce-que nous avons actuellement deux rugbys : le rugby professionnel qui est un métier où tous les joueurs sont obligés de s’y rendre et le rugby amateur qui, vous savez, devient un sport loisir. C’est à dire que, de plus en plus, vous avez le joueur qui pense à lui. S’il n’a pas envie ce soir de venir à l’entraînement, il ne vient pas. Ce week-end, il a prévu d’aller à la mer ou d’aller cet hiver au ski, il ne vient pas. On a quand même de plus en plus ça et je vous assure qu’on est obligé, les managers, les entraîneurs, de faire de gros efforts  pour essayer de maintenir la cohésion dans nos équipes de rugby. 

 

Ça va un peu en corrélation avec la crise du bénévolat que subissent tous les sports et toutes les associations ? 

 

Oui, bien entendu, c’est difficile. D’ailleurs, je leur dis à ceux qui me disent  » oui mais, le dimanche, il faut que j’aille là avec les copains « . Non, c’est moi d’abord et les copains après. Alors que longtemps, le rugby a été un fantastique moyen d’entraide sociale justement, c’était exceptionnel et je l’ai d’ailleurs toujours dit. Et bien, ça baisse un petit peu ou alors, c’est moi qui vieillis, ça doit être pour ça, j’ai une vue plus négative. 

Propos recueillis par Loïc Colombié

Retrouvez l’épisode II : en cliquant ici

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